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Poésie, Littérature, Peinture, World music, Flamenco

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  • 09/15/18--09:59: Article 0
  • Dans l'image on n'entre pas. Elle reste en face, comme posée devant les yeux qui lui donnent limites et profondeur. La beauté est cette distance infranchissable tissée de lumière et de vols qu'on croit toujours pouvoir franchir. La main se tend, la bouche s'ouvre. Les doigts et les mots se confondent. On n'y voit plus. On touche le murmure.

    Poème de Jacques Ancet, L'âge du fragment, 


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  • 09/15/18--09:57: L'OR DES TIGRES...Extrait
  • C'est l'amour. Je devrai me cacher ou fuir.
    Les murs de ma prison grandissent, comme en un rêve atroce. 
    Le beau masque a changé, mais comme toujours c'est le seul. 
    De quoi peuvent me servir mes talismans : 
    l'exercice des lettres, la vague érudition,
    l'apprentissage des mots dont l'âpre Nord
    se servit pour chanter ses mers et ses épées,
    la sereine amitié, les galeries de la Bibliothèque, 
    les choses courantes, les coutumes, le jeune amour de ma mère, 
    l'ombre militaire de mes morts, la nuit intemporelle, la saveur du sommeil ?

    Être avec toi ou ne pas être avec toi est la mesure de mon temps.
    Déjà la cruche se brise sur la fontaine, 
    déjà l'homme se lève à la voix de l'oiseau, 
    déjà s'assombrissent ceux qui regardent aux fenêtres 
    mais l'ombre n'a pas apporté la paix.
    C'est, je le sais bien, l'amour : le désir anxieux d'entendre sa voix, 
    l'attente et la mémoire, l'horreur de vivre dans la succession.
    C'est l'amour avec ses mythologies, avec ses petites magies inutiles.
    Il y a un coin de rue où je n'ose passer.
    Déjà les armées m'encerclent, les hordes.
    (Cette chambre est irréelle, elle ne l'a pas vue.)
    Le nom d'une femme me dénonce.
    J'ai mal à une femme dans tout mon corps.

     

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     JORGE LUIS BORGES

    Traduction de l'espagnol (Argentine)  Néstor Ibarra

     

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    Matthijs Röling2

     

     

    Oeuvre Matthijs Röling


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  • 09/16/18--03:40: FRERES DE MEDITERRANEE
  • Frères de Méditerranée, nés en Afrique, nés en Europe, que les continents
    Ne contraignent pas ne contiennent plus
    (Alors, les pays…) Frères noir bleu, noir d'éclair, bistres, basanés, ocres,
    Frères des grands rivages et des criques cachées,
    Frères des générosités, des pirogues des felouques frères des voiliers,
    Frères des voyages et des voyageurs, frères des langues que nous nous échangeons
    Gages de paix, Frères droits dans la mort et dans l'amitié Frères de pitié,
    Frères des khamsins et des meltems, Frères des vents insaisissables et des dunes
    Frères klephtes de la montagne, Frères de l'eau qu'on offre au passant et du repas
    Qui l'attend, Frères que l'on bouscule et vend, Frères attendant 
    La bombe ou le fusil qui les tuera, Frères qui savent notre amour
    Irréductible
    Frères que berce la lente marée de la mer blanche que tu tentas de traverser
    Mes frères de la douleur mes frères de la joie mes frères inscrits
    Dans mes os et ma voix, mes aimés plus que tout
    La vie que l'on malmène 
    Et ce cri, formidable, de l'humanité, même morte, qui touche à l'immortalité

     

     

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    ALEXO XENIDIS

     

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    milk berry

    Photographie Milk Berry


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  • 09/16/18--07:11: ANDRE VELTER...Extrait
  • A Ghaouti Faraoun 

     

    On a dit qu'il était né
    sous l'étoile du cheval
    un temps de nuit claire
    où le ciel avait bu
    tout le lait des fantômes.
    Le poing serré sur un caillot de sang
    il avait glissé les yeux fermés
    entre les mains des femmes.
    Au bas de l'horoscope
    le chaman a noté qu'il avait
    mangé l'écorce de son cri.
    On a dit qu'il était entré 
    muet dans le mouvement du monde
    prenant de vitesse son propre départ.
    D'emblée il n'avait eu de cesse 
    toujours avalant son ombre 
    toujours essoufflant sa rage
    toujours chevauchant son double.
    Il était la proie, la blessure,
    l'envole et le ravin,
    la flèche, la cible, le trophée
    et partout de la poussière levée.
    On a dit qu'il était passé 
    par le tamis des songes,
    qu'il avait les reins fiévreux d'une chatte
    qu'il retenait son âme avec les dents-
    lambeau d'air et de bleu
    L' horizon était sa porte,
    le vide, chaque pièce de son refuge.
    Le désert était sa joie,
    l'urgence, la cendre de son secret.
    La neige était son chant.
    Il avait un nuage dans le coeur.
    On a dit qu'il était hanté
    comme le héros d'un drame ancien
    perdu sur une scène de sable.
    Il avait oublié ses répliques
    et seules des bribes de monologues
    battaient dans sa mémoire...
    " La tête près du soleil
    On touche une terre d'azur
    C'est la terre allée
    Avec l'absolu
    Et je suis son royaume..."
    L'errance était en lui la flamme
    nourrie d'un autre corps, d'une autre présence,
    la flamme d'un être immense
    à venir ou défunt,
    frère de famine, djinn, devin,
    ange à consoler, ressuscitéà quérir,
    et ça brûlait le dedans de sa peau,
    ça creusait le dedans de ses os
    pour l'ajournement du flirt annoncé
    de ma mort et de l'aube.
    L'errance était en lui l'au-delà de personne.
    D'où sortait cette écume, cette ivresse ?
    Cette haleine mêlée à la pierre
    qui changeait toute chose
    en désir outrepassé,
    en désir de désir,
    en désir sans objet ?
    D'où montait ce mystère si sombre
    à la fois plénitude, abandon ?
    Conquérant sans arme, sans armée,
    il ne s'apaisait que sur les hautes terres
    dans la furie des torrents et du vent.
    On a dit qu'il était privé
    de sens, de sentiment, de raison,
    que sa passion était un masque,
    sa ferveur un lancinant vertige.
    On a dit qu'il avait tranché 
    les liens de la tribu, jeté sa langue,
    ses titres, ses croyances aux orties.
    Son rôle dans l' Histoire appelait l'amnésie.
    De son nom ne restait qu'un galop de syllabes.
    C'était à tout venant des traces aimantées.
    C'était à bout de champ de la raison sublime.

     

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    ANDRE VELTER

     

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    ANNE JEBEILY2

     Oeuvre Anne Jebeily

     


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    L’école a été, avec la famille, l’usine, la caserne et accessoirement l’hôpital et la prison le passage inéluctable où la société marchande infléchissait à son profit la destinée des êtres que l’on dit humains.

    Le gouvernement qu’elle exerçait sur des natures encore éprises des libertés de l’enfance, l’apparentait, en effet, à ces lieux propres à l’épanouissement et au bonheur que furent — et que demeurent à des degrés divers — l’enclos familial, l’atelier ou le bureau, l’institution militaire, la clinique, les maisons d’arrêt.

    L’école a-t-elle perdu le caractère rebutant qu’elle présentait aux XIXe et XXe siècles, quand elle rompait les esprits et les corps aux dures réalités du rendement et de la servitude, se faisant une gloire d’éduquer par devoir, autorité et austérité, non par plaisir et par passion ? Rien n’est moins sûr, et l’on ne saurait nier que, sous les apparentes sollicitudes de la modernité, nombre d’archaïsmes continuent de scander la vie des lycéennes et des lycéens.

    L’entreprise scolaire n’a-t-elle pas obéi jusqu’à ce jour à une préoccupation dominante : améliorer les techniques de dressage afin que l’animal soit rentable ?

    Aucun enfant ne franchit le seuil d’une école sans s’exposer au risque de se perdre ; je veux dire de perdre cette vie exubérante, avide de connaissances et d’émerveillements, qu’il serait si exaltant de nourrir, au lieu de la stériliser et de la désespérer sous l’ennuyeux travail du savoir abstrait. Quel terrible constat que ces regards brillants soudain ternis !

    Voilà quatre murs. L’assentiment général convient qu’on y sera, avec d’hypocrites égards, emprisonné, contraint, culpabilisé, jugé, honoré, châtié, humilié, étiqueté, manipulé, choyé, violé, consolé, traité en avorton quémandant aide et assistance.

    De quoi vous plaignez-vous ? objecteront les fauteurs de lois et de décrets. N’est-ce pas le meilleur moyen d’initier les béjaunes aux règles immuables qui régissent le monde et l’existence ? Sans doute. Mais pourquoi les jeunes gens s’accommoderaient-ils plus longtemps d’une société sans joie et sans avenir, que les adultes n’ont plus que la résignation de supporter avec une aigreur et un malaise croissants ?

    Une école où la vie s’ennuie n’enseigne que la barbarie

    Le monde a changé davantage en trente ans qu’en trois mille. Jamais — en Europe de l’ouest tout au moins — la sensibilité des enfants n’a autant divergé des vieux réflexes prédateurs qui firent de l’animal humain la plus féroce et la plus destructrice des espèces terrestres.

    Pourtant, l’intelligence demeure fossilisée, comme impuissante à percevoir la mutation qui s’opère sous nos yeux. Une mutation comparable à l’invention de l’outil, qui produisit jadis le travail d’exploitation de la nature et engendra une société composée de maîtres et d’esclaves. Une mutation où se révèle la véritable spécificité humaine : non la production d’une survie inféodée aux impératifs d’une économie lucrative, mais la création d’un milieu favorable à une vie plus intense et plus riche.

    Notre système éducatif s’enorgueillit à raison d’avoir répondu avec efficacité aux exigences d’une société patriarcale jadis toute puissante ; à ce détail près qu’une telle gloire est à la fois répugnante et révolue.

    Sur quoi s’érigeait le pouvoir patriarcal, la tyrannie du père, la puissance du mâle ? Sur une structure hiérarchique, le culte du chef, le mépris de la femme, la dévastation de la nation, le viol et la violence oppressive. Ce pouvoir, l’histoire l’abandonne désormais dans un état avancé de délabrement : dans la communauté européenne, les régimes dictatoriaux ont disparu, l’armée et la police virent à l’assistance sociale, l’État se dissout dans l’eau trouble des affaires et l’absolutisme paternel n’est plus qu’un souvenir de guignol.

    Il faut vraiment cultiver la sottise avec une faconde ministérielle pour ne pas révoquer sur-le champ un enseignement que le passé pétrit encore avec les ignobles levures du despotisme, du travail forcé, de la discipline militaire et de cette abstraction, dont l’étymologie — abstrahere, tirer hors de — dit assez l’exil de soi, la séparation d’avec la vie.

    Elle agonise enfin, la société où l’on n’entrait vivant que pour apprendre à mourir. La vie reprend ses droits timidement comme si, pour la première fois dans l’histoire, elle s’inspirait d’un éternel printemps au lieu de se mortifier d’un hiver sans fin.

    Odieuse d’hier, l’école n’est plus que ridicule. Elle fonctionnait implacablement selon les rouages d’un ordre qui se croyait immuable. Sa perfection mécanique brisait l’exubérance, la curiosité, la générosité des adolescents afin de les mieux intégrer dans les tiroirs d’une armoire que l’usure du travail changeait peu à peu en cercueil. Le pouvoir des choses l’emportait sur le désir des êtres.

    La logique d’une économie alors florissante était imparable, comme l’égrènement des heures de survie qui sonnent avec constance le rappel de la mort. La puissance des préjugés, la force d’inertie, la résignation coutumière exerçaient si communément leur emprise sur l’ensemble des citoyens qu’en dehors de quelques insoumis, épris d’indépendance, la plupart des gens trouvaient leur compte dans la misérable espérance d’une promotion sociale et d’une carrière garantie jusqu’à la retraite.

    Il ne manquait donc pas d’excellentes raisons pour engager l’enfant dans le droit chemin des convenances, puisque s’en remettre aveuglément à l’autorité professorale offrait à l’impétrant les lauriers d’une récompense suprême : la certitude d’un emploi et d’un salaire.

    Les pédagogues dissertaient sur l’échec scolaire sans se préoccuper de l’échiquier où se tramait l’existence quotidienne, jouée à chaque pas dans l’angoisse du mérite et du démérite, de la perte et du profit, de l’honneur et du déshonneur. Une consternante banalité régnait dans les idées et les comportements : il y avait les forts et les faibles, les riches et les pauvres, les rusés et les imbéciles, les chanceux et les infortunés.

    Certes, la perspective d’avoir à passer sa vie dans une usine ou un bureau à gagner l’argent du mois n’était pas de nature à exalter les rêves de bonheur et d’harmonie que nourrissait l’enfance. Elle produisait à la chaîne des adultes insatisfaits, frustrés d’une destinée qu’ils eussent souhaitée plus généreuse. Déçus et instruits par les leçons de l’amertume, ils ne trouvaient le plus souvent d’autre exutoire à leur ressentiment que d’absurdes querelles, soutenues par les meilleures raisons du monde. Les affrontements religieux, politiques, idéologiques leur procuraient l’alibi d’une Cause — comme ils disaient pompeusement — qui leur dissimulait en fait la sombre violence du mal de survie dont ils souffraient.

    Ainsi leur existence s’écoulait-elle dans l’ombre glacée d’une vie absente. Mais quand l’air du temps est à la peste, les pestiférés font la loi. Si inhumains que fussent les principes despotiques qui régissaient l’enseignement et inculquaient aux enfants les sanglantes vanités de l’âge adulte — ceux que Jean Vigo raille dans son film Zéro de conduite —, ils participaient de la cohérence d’un système prépondérant, ils répondaient aux injonctions d’une société qui ne se reconnaissait d’autre moteur premier que le pouvoir et le profit.

    Dorénavant, si l’éducation s’obstine à obéir aux mêmes mobiles, la machine de la pertinence s’est détraquée : il y a de moins en moins à gagner et de plus en plus de vie gâchée à racler les fonds de tiroir.

    L’insupportable prééminence des intérêts financiers sur le désir de vivre n’arrive plus à donner le change. Le cliquetis quotidien de l’appât du gain résonne absurdement à mesure que l’argent dévalue, qu’une faillite commune arase capitalisme d’État et capitalisme privé, et que dévalent vers l’égout du passé les valeurs patriarcales du maître et de l’esclave, les idéologies de gauche et de droite, le collectivisme et le libéralisme, toute ce qui s’est édifié sur le viol de la nature terrestre et de la nature humaine au nom de la sacro-sainte marchandise.

    Un nouveau style est en train de naître, que seule dissimule l’ombre d’un colosse dont les pieds d’argile ont déjà cédé. L’école demeure confinée dans le contre-jour du vieux monde qui s’effondre.

    Faut-il la détruire ? Question doublement absurde.

    D’abord parce qu’elle est déjà détruite. De moins en moins concernés par ce qu’ils enseignent et étudient — et surtout par la manière d’instruire et de s’instruire —, professeurs et élèves ne s’affairent ils pas à saborder de conserve le vieux paquebot pédagogique qui fait eau de toutes parts ?

    L’ennui engendre la violence, la laideur des bâtiments excite au vandalisme, les constructions modernes, cimentées par le mépris des promoteurs immobiliers, se lézardent, s’écroulent, s’embrasent, selon l’usure programmée de leurs matériaux de pacotille.

    Ensuite, parce que le réflexe d’anéantissement s’inscrit dans la logique de mort d’une société marchande dont la nécessité lucrative épuise le vivant des êtres et des choses, le dégrade, le pollue, le tue.

    Accentuer le délabrement ne profite pas seulement aux charognards de l’immobilier, aux idéologues de la peur et de la sécurité, aux partis de la haine, de l’exclusion, de l’ignorance, il donne des gages à cet immobilisme qui ne cesse de changer d’habits neufs et masque sa nullité sous des réformes aussi spectaculaires qu’éphémères.

    L’école est au centre d’une zone de turbulence où les jeunes années sombrent dans la morosité, où la névrose conjuguée de l’enseignant et de l’enseigné imprime son mouvement au balancier de la résignation et de la révolte, de la frustration et de la rage.

    Elle est aussi le lieu privilégié d’une renaissance. Elle porte en gestation la conscience qui est au coeur de notre époque : assurer la priorité au vivant sur l’économie de survie.

    Elle détient la clé des songes dans une société sans rêve : la résolution d’effacer l’ennui sous la luxuriance d’un paysage où la volonté d’être heureux bannira les usines polluantes, l’agriculture intensive, les prisons en tous genres, les officines d’affaire véreuses, les entrepôts de produits frelatés, et ces chaires de vérités politiques, bureaucratiques, ecclésiastiques qui appellent l’esprit à mécaniser le corps et le condamnent à claudiquer dans l’inhumain.

    Stimulé par les espérances de la Révolution, Saint-Just écrivait : « Le bonheur est une idée neuve en Europe. » Il a fallu deux siècles pour que l’idée, cédant au désir, exige sa réalisation individuelle et collective.

    Désormais, chaque enfant, chaque adolescent, chaque adulte se trouve à la croisée d’un choix : s’épuiser dans un monde qu’épuise la logique d’une rentabilitéà tout prix, ou créer sa propre vie en créant un environnement qui en assure la plénitude ou l’harmonie. Car l’existence quotidienne ne se peut confondre plus longtemps avec cette survie adaptative à laquelle l’ont réduite les hommes qui produisent la marchandise et sont produits par elle.

    Nous ne voulons pas plus d’une école où l’on apprend à survivre en désapprenant à vivre. La plupart des hommes n’ont été que des animaux spiritualisés, capables de promouvoir une technologie au service de leurs intérêts prédateurs mais incapables d’affiner humainement le vivant et d’atteindre ainsi à leur propre spécificité d’homme, de femme, d’enfant.

    Au terme d’une course frénétique au profit, les rats en salopette et en costumes trois pièces découvrent qu’il ne reste qu’une portion congrue du fromage terrestre qu’ils ont rongé de toutes parts. Il leur faudra ou progresser dans le dépérissement, ou opérer une mutation qui les rendra humains.

    Il est temps que le memento vivere remplace le memento mori qui estampillait les connaissances sous prétexte que rien n’est jamais acquis.

    Nous nous sommes trop longtemps laissé persuader qu’il n’y avait à attendre du sort commun que la déchéance et la mort. C’est une vision de vieillards prématurés, de golden boys tombés dans la sénilité précoce parce qu’ils ont préféré l’argent à l’enfance. Que ces fantômes d’un présent conjugué au passé cessent d’occulter la volonté de vivre qui cherche en chacun de nous le chemin de sa souveraineté !

    La société nouvelle commence où commence l’apprentissage d’une vie omniprésente. Une vie à percevoir et à comprendre dans le minéral, le végétal, l’animal, règnes dont l’homme est issu et qu’il porte en soi avec tant d’inconscience et de mépris. Mais aussi une vie fondée sur la créativité, non sur le travail ; sur l’authenticité, non sur le paraître ; sur la luxuriance des désirs, non sur les mécanismes du refoulement et du défoulement. Une vie dépouillée de la peur, de la contrainte, de la culpabilité, de l’échange, de la dépendance. Parce qu’elle conjugue inséparablement la consciecet et la jouissance de soi et du monde.

     

    Une femme qui a l’infortune d’habiter dans un pays gangrené par la barbarie et l’obscurantisme écrivait : « En Algérie, on apprend à l’enfant à laver un mort, moi je veux lui apprendre les gestes de l’amour. » Sans verser dans tant de morbidité, notre enseignement n’a été trop souvent, sous son apparente élégance, qu’un toilettage de morts. Il s’agit maintenant de retrouver jusque dans les libellés du savoir les gestes de l’amour : la clé de la connaissance et la clé des champs où l’affection est offerte sans réserve.

    Que l’enfance se soit prise au piège d’une école qui a tué le merveilleux au lieu de l’exalter indique assez en quelle urgence l’enseignement se trouve, s’il ne veut pas sombrer plus avant dans la barbarie de l’ennui, de créer un monde dont il soit permis de s’émerveiller.

    Gardez-vous cependant d’attendre secours ou panacée de quelque sauveur suprême. Il serait vain, assurément d’accorder crédit à un gouvernement, à une faction politique, ramassis de gens soucieux de soutenir avant tout l’intérêt de leur pouvoir vacillant ; ni davantage à des tribuns et maîtres à penser, personnages médiatiques multipliant leur image pour conjuguer la nullité que reflète le miroir de leur existence quotidienne. Mais ce serait surtout marcher au revers de soi que de s’agenouiller en quémandeur, en assisté, en inférieur, alors que l’éducation doit avoir pour but l’autonomie, l’indépendance, la création de soi, sans laquelle il n’est pas de véritable entraide, de solidarité authentique, de collectivité sans oppression.

    Une société qui n’a d’autre réponse à la misère que le clientélisme, la charité et la combine est une société mafieuse. Mettre l’école sous le signe de la compétitivité, c’est inciter à la corruption, qui est la morale des affaires.

    La seule assistance digne d’un être humain est celle dont il a besoin pour se mouvoir par ses propres moyens. Si l’école n’enseigne pas à se battre pour la volonté de puissance, elle condamnera des générations à la résignation, à la servitude et à la révolte suicidaire. Elle tournera en souffle de mort et de barbarie que ce chacun possède en soi de plus vivant et de plus humain.

    Je ne suppose pas d’autre projet éducatif que celui de se créer dans l’amour et la connaissance du vivant. En dehors d’une école buissonnière où la vie se trouve et se cherche sans fin — de l’art d’aimer aux mathématiques spéculatives —, il n’y a que l’ennui et le poids mort d’un passé totalitaire.

     

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    RAOUL VANEIGEM

     

     

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    ECOLE


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  • 09/17/18--23:59: LE FEU VERT...Extrait
  • « L’écofascisme a l’avenir pour lui, et il pourrait être aussi bien le fait d’un régime totalitaire de gauche que de droite sous la pression de la nécessité. En effet, les gouvernements seront de plus en plus contraints d’agir pour gérer des ressources et un espace qui se raréfient. [...] Si la crise énergétique se développe, la pénurie peut paradoxalement pousser au développement. Le pétrole manque ? Il faut multiplier les forages. La terre s’épuise ? Colonisons les mers. L’auto n’a plus d’avenir ? Misons sur l’électronique qui fera faire au peuple des voyages imaginaires. Mais on ne peut reculer indéfiniment pour mieux sauter. Un beau jour, le pouvoir sera bien contraint d'adopter une façon de faire plus radicale. Une prospective sans illusion peut mener à penser que le virage écologique ne sera pas le fait d’une opposition dépourvue de moyens, mais de la bourgeoisie dirigeante, le jour où elle ne pourra plus faire autrement. Ce seront les divers responsables de la ruine de la terre qui organiseront le sauvetage du peu qui en restera, et qui après l’abondance géreront la pénurie et la survie. Car ceux-là n’ont aucun préjugé, ils ne croient pas plus au développement qu’à l’écologie : ils ne croient qu’au pouvoir. »

     

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    BERNARD CHARBONNEAU

    1980

     

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    POUVOIR


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  • 09/19/18--00:55: JEAN PIAT...A NINON, HOMMAGE
  •  

    Si je vous le disais pourtant, que je vous aime,
    Qui sait, brune aux yeux bleus, ce que vous en diriez ?
    L’amour, vous le savez, cause une peine extrême ;
    C’est un mal sans pitié que vous plaignez vous-même ;
    Peut-être cependant que vous m’en puniriez.

    Si je vous le disais, que six mois de silence
    Cachent de longs tourments et des voeux insensés :
    Ninon, vous êtes fine, et votre insouciance
    Se plaît, comme une fée, à deviner d’avance ;
    Vous me répondriez peut-être : Je le sais.

    Si je vous le disais, qu’une douce folie
    A fait de moi votre ombre, et m’attache à vos pas :
    Un petit air de doute et de mélancolie,
    Vous le savez, Ninon, vous rend bien plus jolie ;
    Peut-être diriez-vous que vous n’y croyez pas.

    Si je vous le disais, que j’emporte dans l’âme
    Jusques aux moindres mots de nos propos du soir :
    Un regard offensé, vous le savez, madame,
    Change deux yeux d’azur en deux éclairs de flamme ;
    Vous me défendriez peut-être de vous voir.

    Si je vous le disais, que chaque nuit je veille,
    Que chaque jour je pleure et je prie à genoux ;
    Ninon, quand vous riez, vous savez qu’une abeille
    Prendrait pour une fleur votre bouche vermeille ;
    Si je vous le disais, peut-être en ririez-vous.

    Mais vous ne saurez rien. – Je viens, sans rien en dire,
    M’asseoir sous votre lampe et causer avec vous ;
    Votre voix, je l’entends ; votre air, je le respire ;
    Et vous pouvez douter, deviner et sourire,
    Vos yeux ne verront pas de quoi m’être moins doux.

    Je récolte en secret des fleurs mystérieuses :
    Le soir, derrière vous, j’écoute au piano
    Chanter sur le clavier vos mains harmonieuses,
    Et, dans les tourbillons de nos valses joyeuses,
    Je vous sens, dans mes bras, plier comme un roseau.

    La nuit, quand de si loin le monde nous sépare,
    Quand je rentre chez moi pour tirer mes verrous,
    De mille souvenirs en jaloux je m’empare ;
    Et là, seul devant Dieu, plein d’une joie avare,
    J’ouvre, comme un trésor, mon cœur tout plein de vous.

    J’aime, et je sais répondre avec indifférence ;
    J’aime, et rien ne le dit ; j’aime, et seul je le sais ;
    Et mon secret m’est cher, et chère ma souffrance ;
    Et j’ai fait le serment d’aimer sans espérance,
    Mais non pas sans bonheur ; – je vous vois, c’est assez.

    Non, je n’étais pas né pour ce bonheur suprême,
    De mourir dans vos bras et de vivre à vos pieds.
    Tout me le prouve, hélas ! jusqu’à ma douleur même…
    Si je vous le disais pourtant, que je vous aime,
    Qui sait, brune aux yeux bleus, ce que vous en diriez ?

     

     

    .

     

     

    ALFRED DE MUSSET

     

     

    .

     . 

     

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    0 0

    C’est notre enfant.
    Il est né un jour de juin.
    Un jour de grande chaleur et de soleil lourd ; je me sens vivant et jeune et sa mère , tendre et chaude : c’est ainsi qu’il est venu au monde.

    Les jours ont passé.
    Sans doute manquons nous de courage, mais il vit, obstinément, chaque jour, un jour de vie de plus ; ainsi pousse notre enfant, notre enfant de juin ; nous ne savons pas l’écrire au futur. 
    Notre enfant. 

    Ce jour de juin, soleil brûlant, bonheur : léger, il n’y aura plus d’hiver ni de brouillard, jamais, et sa mère , tendre et chaude. 
    Sa mère, en son printemps de femme. 
    Ainsi passent les jours de juin. 

    Patience d’attendre . 
    Attendre, simplement attendre
    que tu viennes au monde . 

     

    .

     

    Es nuestro hijo. 

    en un día de junio nacido. 
    Un día de gran calor y de pesado sol ; yo me siento vivo

    y joven y su madre, tierna y caliente : así es que fue
    concebido.

    Los días pasaron. 
    Sin duda nos faltó coraje, pero él vive obstinadamente, 
    cada día, un día de vida más ; así crece nuestro hijo, 

    nuestro hijo de junio ; no sabemos escribirlo en futuro. 
    Nuestro hijo.

    Este día de junio, sol quemante, felicidad : ligera,

    no habrá más invierno
    ni neblina, nunca, y su madre, tierna y caliente. 
    Su madre, en su primavera de mujer. 
    Así pasan los días de junio.

    Paciencia de esperar. 
    Esperar, simplemente esperar
    que tu llegues al mundo .

     

     

    .

     

     

    JEAN-PIERRE VILLEBRAMAR

    Traduction en espagnol Myriam Montoya

     

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    gustave dore8,,

    Oeuvre Gustave Doré


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  • 09/20/18--00:21: TERRE ET CIEL...Extrait
  • "L'homme moderne redoute le silence car il pressent, confusément, que le silence est une terre de confrontation avec l'essentiel, avec nous-même, avec notre vocation d'homme. Il faut plonger dans le silence comme on s'aventure dans le désert. Il nous faut retrouver le chemin du silence."

     

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    THEODORE MONOD

     

     

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    SILENCE


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  • 09/20/18--00:29: L'AMOUR...
  • L’amour est l’enchantement nettement perceptible qui naît dans une attirance où les affinités ne sont pas automatiquement ses raisons créatrices. Partir à la recherche d’une amante à sa convenance comme on cherche dans des slogans publicitaires un opérateur de tourisme au moment des vacances d’été, c’est dépouiller le sentiment amoureux de tous ses envoûtements. L’amour se crée souvent d’une faculté distincte de notre volonté, de notre raison, de la vision même que nous avons de sa définition classique. Aimer, c’est d’abord savoir sabrer avec un cran rebelle les mythes bancals pour se fondre dans une magie particulière d’une sensitivité singulière dépourvue de toute forme de sacré et dont l’usage est toujours insuffisant. La flamme quand elle s’allume dans les yeux et tient les lèvres en haleine, les aubes et les étoiles n’ont plus qu’un seul chemin, celui du vent où les regards des amants se croisent pour chavirer dans le même rivage des idylles... joyeuses et non contrefaites.
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    DJAFFAR BENMESBAH
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    Max Gasparin

     

    Oeuvre Max Gasparini


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    1 – de la nature

     

    L’apparition dans le lexique juridico-politique, social et institutionnel d’un terme jusqu’ici propre au registre affectif ne peut pas manquer d’attirer l’attention. Les lois et les discours sur la société et les mœurs touchent rarement aux affects. On parle du mariage, des rapports sexuels licites ou illicites, des rapports qui peuvent donner lieu à des « conflits d’intérêt » mais on ne parle pas d’amour ni d’amitié. On parle d’injure, d’outrage ou de diffamation, mais récemment encore on ne parlait pas de « discours de haine ». De même que l’amour ou l’amitié semblent impossible à prescrire, de même la haine pouvait sembler impossible à interdire aussi longtemps qu’on y voyait un sentiment difficile à rapporter à autre chose qu’à une disposition aussi privée et secrète que celle de l’amour ou de l’amitié.

    Ce dernier mot cependant nous donne un signal particulier. On parle d’amitié dans le langage des Etats, et ce mot s’y oppose à celui d’inimitié (ou plus exactement à celui d’ennemi , du moins en français où l’ « inimitié» est un peu faible pour parler de l’ennemi au sens politique, tandis que l’ « hostilité»évoque le conflit ouvert et actif).

    L’ennemi est un concept qu’il n’est pas abusif de dire classique dans la pensée de l’Etat, et même avant que ce dernier prenne son nom et sa nature moderne d’Etat souverain puis d’Etat-nation. L’Etat se définit par une légitimité interne et une légitimité externe : cette dernière le situe par rapport à d’autres Etats, dont chacun est susceptible d’être ami ou ennemi, allié ou adversaire. A partir du moment où ces rapports de « Puissances » (comme on a dit naguère) se mêlent et tendanciellement se subordonnent à des rapports plus complexes et diffus – économiques, idéologiques – la logique relativement claire de l’ennemi s’estompe. Or l’ennemi n’était pas de lui-même objet de haine : il pouvait au contraire être respecté en même temps que combattu. On rapporte que Napoléon disait « Il n’y a plus d’ennemis après la victoire, seulement des hommes. »

    Comment comprendre le déplacement qui se produit du couple ami/ennemi au couple qu’il faut supposer liéà la haine mais dont nous hésitons à nommer « amour » le terme d’opposition ?

    Il est possible de commencer par observer que la haine s’est introduite sur le registre juridicopolitique sous la forme de la « haine raciale » et plus précisément peut-être (une histoire reste sans doute à faire) sous la forme du délit ou du crime d’ « incitation à la haine raciale ». Le racisme, comme on le sait, est une formation tardive de l’histoire européenne. C’est la fin du XIXe siècle qui a pu en venir à penser « l’antinomie aussi complète que possible entre la biologie contemporaine et les idées démocratiques ». Parce que cette « antinomie » relève du fantasme, elle a des racines profondes : la démocratie y est représentée comme beaucoup plus qu’une forme politique, elle touche à des dispositions naturelles de l’humanité. On pourrait s’arrêter longuement sur ce qu’implique la « nature » ainsi conçue ou représentée et sur le lien entre elle et le fait que l’univers ne soit plus d’abord pensé ni comme la création d’un dieu (peu importent à cet égard les croyances professées ou non par les initiateurs du racisme, car ils plient à leurs vues, lorsqu’il le faut, ces croyances elles-mêmes), ni comme l’espace où se déploie une humanité se produisant et transformant elle-même. De l’une ou l’autre de ces manières pouvait être pensé l’avènement d’une dignitéégale pour tous (on néglige ici les fourberies des Eglises autant que les illusions attachées au progrès technique : l’essentiel se joue dans les représentations dominantes et dans leurs forces de mobilisation).

    Le racisme est donc le fruit d’une forme d’ontologie, de physiologie ou de cosmologie – comme on voudra dire - qui reverse au compte de la « nature » les systèmes de distinctions hiérarchiques dont les sociétés jusque-là connues offraient toutes des images (y compris la distinction entre esclave et homme libre, qu’on pourrait dire infra- ou extra-hiérarchique) ou les systèmes de destination collective de l’humanité (tous tendant plus ou moins vers la production d’une « seconde nature »). La « nature » du racisme (et de certains aspects des nationalismes) se confortait en outre à sa naissance d’une représentation de la science telle que l’époque la nourrissait : un savoir, en constant progrès, de la réalité même des choses et non comme nous le pensons aujourd’hui l’élaboration de modèles, de théories et/ou de fictions au sujet d’un « réel » qui ne cesse de passer outre toutes ces constructions.

    Or le supposé réel naturel d’une humanité manifestement répartie en populations distinctes appelait à naturaliser l’idée de « race » (on ne peut pas retracer ici un processus qui commence avec Buffon et se poursuit avec Gobineau et en partie à la faveur de certains emprunts au darwinisme). Bien entendu, il y avait des ferments disponibles dans la manière dont les Européens avaient déjà traité les Indiens d’Amérique (surtout du Sud) et dont les Arabes puis les Européens avaient traité les Noirs d’Afrique (non parfois sans le concours de certains souverains de ces peuples eux-mêmes). Bien entendu la rivalité entre peuples et la déconsidération mutuelle sont aussi anciennes que l’humanité : elles n’ont pourtant signifié le « racisme » et la haine qui l’accompagne qu’à partir de l’expansion mondiale de l’Europe.

    C’est par là qu’il faut essayer de repérer la teneur profonde de la haine. Avant le racisme, on peut trouver toutes les nuances du rapport aux peuples ou groupes étrangers : la simple désignation comme «étrangers », la flétrissure comme « incompréhensibles » (barbaroi en grec), la caractérisation comme « bizarres », comme différents des « hommes » authentiques, la désignation comme « ennemi » en un sens proche du sens moderne – toutes ces façons de viser les autres groupes pouvaient trouver place dans des systèmes de repérage et d’ordonnancement du monde, que ce soit à l’enseigne d’instances divines ou à celle d’appartenances de lignages, de territoires, de vassalité, etc. L’esclavage, en Orient comme en Occident, relevait aussi d’un de ces systèmes. Rien ne renvoyait à une « nature ».

    Avec une « nature » au contraire on dissout tendanciellement la consistance propre des repères symboliques et on la remplace par une consistance qui du fait qu’elle est « naturelle » (objective, vérifiable) acquiert une validité universelle ne dépendant d’aucune autre autorité. En même temps cette évolution se fait alors que l’Europe acquiert une puissance technique inégalée : de gouvernail d’étambot en arquebuse et de machine à vapeur en métallurgie de l’acier, l’Europe se renvoie le reflet de Prométhée. On en conclut qu’une race supérieure est à l’œuvre… (De manière générale, l’histoire de l’Europe a eu tendance à se considérer comme naturelle – quitte à placer à son origine un « miracle grec »… C’est l’ensemble des conditions et déterminations de cette origine qui reste toujours à interroger.)

    Dans un temps déjà antérieur, le christianisme avait engendré un antisémitisme – et ainsi un racisme interne à l’Europe – dont les mobiles profonds sont complexes mais qu’il est possible de réduire à un noyau simple : d’une part le refus des chrétiens de reconnaître leur propre provenance, par désir d’affirmer leur entière originalité ; d’autre part le dépit éprouvé– à partir des Croisades – par des chrétiens trahissant leurs propres principes en s’affairant aux entreprises terrestres (politiques, économiques) devant les Juifs qui se comprenaient eux-mêmes comme diaspora séparée du Royaume disparu (et très loin d’en chercher la restauration). Tout s’est passé sur ce plan comme si l’Europe, selon un processus unique dans les annales des cultures, avait étrangement dû se trouver un bouc émissaire pour consacrer son identité– peut-être toujours incertaine d’elle-même.

    Bien que ne provenant pas d’une idéologie naturaliste, l’antisémitisme a fini par rejoindre et irriguer à sa manière le racisme : il a naturalisé son origine religieuse. L’Eglise en qualifiant les Juifs de « perfides » (« qui viole la foi ») ouvrait la voie au sens psychologique du terme et donc à la caractérisation-naturalisation des Juifs comme « race ». Le mouvement concomitant en faveur d’une race « aryenne » (apparu autant hors des pays germaniques qu’en eux) résultait de la recherche d’une identité clairement distincte de celle que marquait la provenance juive, elle-même représentée comme appartenant à un ensemble « oriental ». (On pourrait suivre un ensemble complexe de représentations du couple Orient-Occident, croisées avec celles d’un couple Nord-Sud, qui ont tissé une trame géographique en partie sous-jacente au naturalisme du XIXe siècle.)

     

    2- de l’ego

     

    Par tous ces traits conjoints s’est développée une idéologie, c’est-à-dire aussi une croyance, allant jusqu’à la superstition, dont il faut bien discerner que le fond tient à une instabilité et à une inquiétude quant à l’identité. D’une part être Européen c’est manifestement être maître du monde (et géographiquement être au milieu, dans un juste équilibre : Hegel par exemple le pense) – mais d’autre part qui est donc ce maître s’il ne doit sa maîtrise qu’à lui-même ? D’où tire-t-il sa dignité ? Il n’est plus temps d’écrire une épopée comme Virgile avait pu le faire pour conforter la Rome d’Auguste dans son besoin de s’identifier (ayant perdu ou endommagé l’identité de la res publica romana). Il faut en écrire le succédané avec une science de la nature, des races, de leurs dispositions, de leurs destinées. Pendant un bref moment on a pu chercher à penser dans les termes d’une humanité entière, progressant comme un seul homme vers un cosmopolitisme (comme le souhaitait Kant), mais ce motif (encore repris il y a vingt ans par Jacques Derrida, d’une autre manière par Jürgen Habermas, par Ulrich Beck et Bruno Latour, entre autres) est resté jusqu’ici difficile à manier, bien que tous les grands problèmes du droit international ne cessent de le reconfigurer. La « globalisation » comme disent les anglophones supplante toute perspective cosmopolitique et la « mondialisation » pour parler français montre bien mal comment se fait un « monde » au sens d’un « cosmos », d’un ensemble cohérent de circulation de sens.

    L’idée de nature, puisqu’il faut y revenir, permet au contraire de jouer sans réserves, sur fond de cosmophysiologie et non de cosmopolitique, un jeu de différences et même d’exclusions. La « nature » renferme en vérité les représentations conjointes de différences fortes et souvent affrontées et d’une entière autonomie. De même qu’une nature en général est autonome – autorégulée, autofinalisée – de même tout être naturel est autonome – autodéterminé, autosignifié. Tout – le tout et chaque partie – se détermine par soi. La nature ne contient en quelque sorte que des ego au sens le plus plein du terme, si l’ego est le siège ou l’agent exemplaire de l’autodétermination voire de l’autoconstitution. Ce sens est aussi en quelque sorte le plus pauvre parce que le plus fermé : il désigne un ego comme une entité close sur soi, un « soi » comme un « en soi » présent à soi de manière immédiate et entière. Quelque chose que l’âge classique a nommé le « moi », ce « moi » qui est « haïssable » selon Pascal. Ici encore, c’est l’histoire qui est en jeu : à l’époque où l’Europe chrétienne est en train de se transformer en Europe humaniste et capitaliste tout en commençant son expansion mondiale, la question de ce qu’on appelle alors « l’amour-propre » en un sens qui est celui de l’amour de soi et de l’égoïsme devient une question majeure dans l’ordre de ce qu’on appelle alors les passions. Avec les passions (comme d’ailleurs avec le goût, l’esprit, le caractère, etc.) paraît sur le devant de la scène anthropologique une considération restée jusque-là secondaire de la subjectivité : on l’envisage comme une propriété individuelle irréductible. Toute la sphère de l’individu, du privé, du libre-arbitre et du sujet autonome se forme véritablement à cette époque. Cette sphère ne relève pas exactement d’une nature, bien qu’en elle se croisent les motifs d’une « nature humaine » et de ses configurations singulières – l’autonomie de chaque subjectivité faisant elle-même partie de la nature humaine et de ses droits.

    L’amour de soi est au principe de cette autonomie. Pour quelqu’un comme Pascal, héritier de la tradition qui opposait l’amour de soi à l’amour de Dieu (et d’autrui en Dieu), le moi centré sur soi appelle la haine parce qu’il est précisément le mauvais amour ou l’inverse de l’amour vrai. La façon dont il développe cette haine est éloquente :

    «[…] je le hais, parce qu’il est injuste, et qu’il se fait centre de tout […] il est injuste en soi, en ce qu’il se fait le centre de tout ; il est incommode aux autres, en ce qu’il les veut asservir ; car chaque moi est l’ennemi, et voudrait être le tyran de tous les autres. »

    Tout est dit de ce que notre culture n’a pas cessé depuis de flétrir au titre de l’égoïsme ou du narcissisme tout en le cultivant au titre de la propriété et de l’intérêt personnel. L’homme a ainsi commencéà s’apparaître comme haïssable dans la mesure même où il s’émancipait en tant qu’individu, c’est-à-dire en tant qu’atome soustrait à toute dépendance. « Ni dieu, ni maître » sera plus tard la devise anarchiste – qu’il faudrait toujours compléter en ajoutant « pas même moi-même ».

    Or le plus souvent nous omettons de compléter ainsi ; c’est au contraire bien souvent le moi qui s’affirme dans le rejet de toute soumission. De haïssable, il devient souverain. Le moi reste une référence, une des plus fortes de notre culture. Il n’est pas ébranlé par toutes les éthiques tant célébrées de « l’autre » ni par les discours psychanalytiques du clivage du sujet. Introduire la nécessaire distinction entre le « moi » et le « je » se heurte toujours à de lourdes résistances. Aussi, est-il possible de dire que ce qu’on peut nommer l’invention du moi a constitué un modèle : celui d’une autosuffisance pour laquelle le dehors et l’étranger ne peuvent tout d’abord au moins qu’être gênants, sinon dangereux. L’ « egologie » ainsi constituée a aussi fonctionné comme modèle pour le naturalisme des groupes humains dont nous avons parlé. Le groupe – famille, peuple, nation, communauté, etc. – considéré comme naturel a en même temps été représenté comme une cellule autonome et comme un moi. C’est-à-dire comme un système cellulaire dont le fonctionnement essentiel consiste à accepter ou à rejeter ce qui n’est pas originairement inclus dans sa membrane propre (protectrice et distinctive). Dans ce modèle, le rejet de l’étranger précède et fonde la présence à soi du soi-même. Comme peut le dire Freud, la haine précède l’amour pour autant que s’imposent d’abord « les pulsions de conservation du moi »

    Au mouvement spontané par lequel on rejette ce qui menace l’intégrité du sujet succède un mouvement qui pousse le moi à s’incorporer ce qui du dehors peut lui plaire et à refuser ce qui lui déplaît (qui peut aussi contenir une partie de soi que le sujet rejette).

    L’acceptation ou le rejet d’abord liés à une simple préservation (à une façon de persévérer dans son être) prennent donc la coloration du plaisir/déplaisir et en deviennent d’autant plus actifs. L’amour peut aller – fût-ce sur un mode fantasmatique – soit jusqu’à l’incorporation de l’autre, soit jusqu’à l’abandon complet de soi (ce que la spiritualité nommait « amour oblatif »). La haine, pour sa part, peut aller jusqu’à chercher la destruction de l’autre, et on peut penser que l’expansion de la haine peut répondre à celle de l’amour sur le mode infini que lui ont conféré le christianisme et à sa suite la subjectivité moderne. 
    Le sujet moderne est tendu, distendu voire déchiré par l’opposition entre un appel à l’amour sans limites et une exigence impérieuse d’être absolument «à soi ».

    La haine procède ainsi, qu’elle soit individuelle ou collective, privée ou publique – dès lors que les deux registres obéissent au modèle où se joignent naturalisme et egotisme – de l’inquiétude pour le soi propre. Ce qui sur les deux registres risque toujours de comporter une forte surévaluation de ce « propre ». L’identité propre est bien ce qui joue le rôle le plus néfaste lorsqu’elle est représentée (imaginée, projetée, discourue) comme véritablement propre, comme une « authenticité» dont l’idée de « race pure » donne la forme la plus pernicieuse.

    Il faut y ajouter que si l’amour peut se contenter de se consumer de désir (à moins qu’il ne tourne en rage de possession et n’entraîne un comportement semblable à celui de la haine) la haine est en revanche d’elle-même plus tournée vers l’action. D’un côté le sujet tendanciellement se dépasse (se sublime, s’abandonne), de l’autre il s’exacerbe. En quelque façon il s’excède des deux manières, et peut en devenir fou ou en mourir. Il reste que la haine forme un excès plus actif, plus attaché– ou acharné– à un accomplissement. Le sens premier du verbe latin odi comme de la forme germanique hassen (hate, haine) comporte l’idée de la poursuite, voire de la chasse : on se lance sur les traces de l’autre haï, on cherche à l’atteindre et tendanciellement à l’éliminer.

    On peut penser à une analogie entre cette impulsion et celle de la vengeance. Cependant la vengeance, qui sans doute revêt parfois les allures de la haine, a au moins pour elle – si on peut dire – d’exposer son motif : on veut venger un tort grave infligéà soi-même ou à son groupe. Il y a là une forme sans droit du droit – et c’est d’ailleurs à plus d’un égard d’une élaboration réfléchie de la vengeance que sont issues des formes premières de droit. La haine au contraire ne peut même pas donner à sa fureur une apparence de vengeance. Si elle suppute une malfaisance ou un outrage possibles par l’autre, il ne s’agit pas d’un fait mais d’une imagination. La haine se venge, si on peut dire, par anticipation, ou bien elle se venge non d’un acte mais d mais de l’existence de l’autre.

     

    3 – de l’agir

     

    Se venger de l’existence de l’autre c’est d’une part supposer que cette existence en elle-même est une atteinte à la mienne, c’est d’autre part engager des actes qui visent à l’éliminer. 
    La première condition implique une exacerbation du double principe du naturalisme et de l’egocentrisme. Comment ce double principe s’est constitué et s’est enraciné au point de devenir partie intégrante d’une culture dominante en Occident, cela devrait faire l’objet d’un travail acharné d’histoire et de philosophie. Nul doute qu’il s’agit d’une structure profonde de notre civilisation, qu’elle a diffusée avec son expansion. Il ne suffit pas en effet de dire que « dans la nature » il y a toujours affrontements, luttes et exclusions et « dans la nature humaine » clôture et rejet mutuel des communautés. 
    Il faut plutôt se demander pourquoi, dans quelles conditions l’exclusion violente peut devenir une sorte d’axiome public, permanent et opératoire. Toute l’histoire européenne de la propriété– comme possession et comme être propre, comme domination et comme origine, comme distinction et comme exclusivité, etc. – devrait être parcourue dans cette perspective.

    Ce premier niveau de considérations implique une action de réflexion et d’enseignement. On peut imaginer que les institutions scolaires en viennent à consacrer beaucoup plus de temps qu’elles ne le font à cette action. Cela impliquerait une formation préalable de maîtres et l’élaboration d’instruments de travail : l’ampleur de la réflexion à engager et la difficulté d’une pensée à plusieurs égards auto-critique de notre culture et de notre histoire (sans éluder pour autant la mise en question d’autres cultures et histoires) indiquent d’emblée qu’il s’agirait d’une tâche intellectuelle et politique majeure.

    Il y faudrait un courage exemplaire dans la décision. La deuxième condition a trait au caractère actif, exécutif de la haine. De même que la déclaration d’amour, la déclaration de haine relève de ce que la linguistique nomme « performatif » : la parole y accomplit un acte. Si je dis que je hais, j’accomplis un acte haineux dont sont sensibles les effets de blessure sur les uns, d’excitation sur les autres. Si le mot « haine » est passé en France dans l’usage « caillra » pour désigner plus qu’un affect, un comportement social, c’est bien parce que sa charge affective est d’elle-même agissante et se traduit presque indistinctement en paroles, en coups ou en affrontements. L’injure ou l’insulte accompagnent le plus souvent la parole de haine, mais en elles-mêmes elles ne l’impliquent pas forcément. Traiter quelqu’un de « salaud » par exemple peut rester – à la limite – sur un plan où, pour le dire ainsi, l’attribut n’engage pas la totalité du sujet. Traiter de « sale pédé» en revanche s’adresse au sujet comme tel. L’effet performatif diffère d’autant : dans le premier cas la parole attache à l’autre un signe d’infamie, dans le second elle rend son être infâme et indigne d’exister.

    La prise en compte tant juridique qu’éducative du discours de haine demande qu’on considère cette performativité. Une parole de haine est elle-même un acte ; la pensée qu’elle exprime est en soi un acte de négation. Lorsque Pascal écrit « le moi est haïssable »– au lieu d’écrire tout autre épithète qu’on pourrait imaginer (« dangereux », « coupable », « honteux » etc.) – il fait entendre qu’il doit être refusé, repoussé et s’il poursuit en disant « je le hais » il donne à sentir que « je » se tourne contre « moi » et le condamne. La performativité de la haine fonctionne en quelque façon comme un envers du droit : elle condamne et sa condamnation, comme de juste, force exécutoire.

    Contrairement à ce qui est souvent affirmé, il ne suffit donc pas d’opposer au geste agressif (potentiellement meurtrier) la parole qui signifierait la possibilité de l’échange. Il y a des paroles qui n’ouvrent aucun échange et qui sont bien plutôt des actes (eux aussi potentiellement meurtriers). Que leur actualisation complète soit différée ou non importe peu : les paroles (en vérité les pensées mêmes) ont déjà commencéà agir et elles agissent à la fois comme condamnation de celui qu’elles visent et comme un appel aux autres pour se joindre à la persécution, à la chasse qui est ouverte. L’expression « incitation à la haine » le dit d’une manière paradoxale : d’une part en effet la haine est bien un comportement, une conduite à laquelle on peut « inciter », mais d’autre part la haine se comporte déjà elle-même comme une incitation et comme une excitation à des actions – à des agressions, des éjections, des destructions.

     

    4 – de la dignité

     

    L’efficacité de la haine ne se tourne pas seulement vers les autres. Elle agit aussi sur le moi dont elle provient. Elle en provient parce que ce moi éprouve tel autre comme insupportable, inadmissible. Aussi longtemps qu’il s’agit en fait d’une situation de vengeance – c’est-à-dire d’une réplique à un tort effectivement survenu – on peut considérer que la haine, sans être pour autant légitimée, enveloppe une possibilité de justification. On peut en appeler à une objectivité du tort en question. L’appel aux circonstances de la misère sociale pour atténuer sinon pour nier certaines culpabilités déchaîne souvent des sarcasmes haineux chez ceux qui refusent qu’on puisse invoquer une objectivité là où, veulent-ils croire, il n’y a que méchanceté innée – personnelle ou collective. Autrement dit, on en revient à l’idéologie naturaliste-egotiste : tel ou tel, groupe ou individu, est par nature constitué de telle sorte que son identité inclut un défaut, une tare, un vice. Les Roms sont voleurs, les Chinois dissimulés. On pourrait écrire une très longue histoire de la caractérisation infâmante des peuples entre eux – mais elle ne serait précisément pas toujours une histoire de haines : pour qu’elle le soit, il faut que l’idéologie en question se soit substituée à des systèmes de repérage symbolique. Dans les textes de Montesinos et de Las Casas, on peut voir comment la cruauté des conquistadores est flétrie au nom du dogme chrétien dont les Espagnols sont censés observer les principes. Dans ce langage, cela s’énonçait par exemple ainsi : « Ne devez-vous [les conquérants] pas les [les Indiens] considérer comme vos frères ? ». Pour nous la fraternité reste aux limites de notre capacité symbolique, et on peut accorder que son concept est discutable : mais cela n’en désigne pas moins une place symbolique vide et qu’il faudrait savoir occuper de manière neuve.

    L’idéologie naturaliste-egotiste substitue en fait aux repères symboliques des représentations supposées traduire une réalité (la nature, l’individu) dont la teneur est largement fictive. Aussi cette idéologie se met-elle facilement en contradiction avec elle-même : elle peut déclarer une égalité générale et abstraite tout en voulant ignorer que « chacun appelle barbarie ce qui n’est pas de son usage » comme le disait Montaigne (lui aussi à propos de la conquête des Amériques1). De manière générale, le discours moral et juridique des « droits humains » souffre de mal assumer dans son universalité les exigences à la fois symboliques et pratiques des existences effectives des groupes et des individus. La dignité– c’est-à-dire la valeur absolue – de ce qu’on appelle « la personne humaine » flotte au-dessus des singularités vivantes. C’est une pensée de survol.

    Franz Fanon écrivait : «"Pour le peuple colonisé, la valeur la plus essentielle, parce que la plus concrète, c’est d’abord la terre : la terre qui doit assurer le pain et, bien sûr, la dignité. Mais cette dignité n’a rien à voir avec la dignité de la personne humaine. Cette personne humaine idéale, il n’en a jamais entendu parler…". Si on ne veut perdre ni la fonction de l’idéal – entendu comme forme vraie, non comme approximation lointaine – ni le sens de l’existence effective, alors il faut avancer dans la pensée de la dignité.

    Et pour commencer il faut comprendre qu’elle ne peut pas être confondue avec le moi et que celui-ci, au contraire, est déjà indigne de ce que veut penser l’idéal. En tant que clôture sur soi, le moi fait obstacle au « je », à ce qui n’existe que dans son ouverture, dans ses rapports – qui n’empêchent en rien sa singularité ni, au besoin, son retrait et sa solitude, et qui n’empêchent pas non plus l’expérience de l’étrangeté, de l’incompatibilité, de l’intraductibilité. Mais le moi ne sait pas faire ces expériences : il les vit comme des atteintes ou comme des menaces. En quoi il est indigne de la valeur exclusive qu’il voudrait s’attribuer.

    La première indignité du moi haineux est celle qu’il s’inflige à lui-même en la déniant à l’autre. Il s’avoue incapable de sortir du cercle où il se renvoie à lui-même – à ce qu’il imagine former son identité. Mais une identité d’une part est concrète, non imaginaire, d’autre part elle est en mouvement, jamais fixée. Ces deux traits sont liés : c‘est le mouvement qui est concret, c’est une histoire, ce sont des rapports, des expériences. Le moi haineux inflige à l’autre la même indignité : il le fige sous certaines déterminations, dont plusieurs au moins sont déjà des simplifications ou des interprétations imaginaires (« tu es un Tutsi », « c’est une gouine », etc. : chaque désignation enveloppe un discours interminable).

    Pour autant, il n’en reste pas moins que les différences existent, et les différends, et les incompatibilités. Il n’en reste pas moins qu’il y a des hostilités fondées et des intrusions discutables. Entre les personnes, les cultures, les mœurs et les langues il ne s’agit pas de prêcher une concorde mais plutôt un affrontement clair des discords et de l’éventuelle impossibilité de les résorber. Cette impossibilité demande elle-même àêtre prise en vue comme une condition non limitative mais constitutive de l’universalité. Freud disait que l’amour chrétien était la seule réponse qui soit à la hauteur de la violence déchaînée du monde moderne, mais que cet amour était impraticable. Il l’est assurément et le message chrétien n’a que trop joué le rôle de l’universel illusoire. Mais il faut en tirer cette leçon : nous devons penser sans illusion angélique un tel horizon d’impossibilité. L’impossible d’une universelle mêmeté ne répond-il pas à la vérité de la différence multipliée aussi bien dans la nature qu’à l’intérieur de chaque « identité» ?

    Là encore, nous sommes abusés par la croyance dans la configuration confuse où se mêlent une « nature » et un « moi », configuration qui postule à la fois un universel illusoire (corps mystique laïcisé) et une irréductibilité close de chacun et de chaque groupe egotisé (en même temps que chaque ego se trouve réduit à un exemplaire du groupe…). Cette croyance met d’emblée la dignité en danger puisqu’elle présuppose que tout est donné de manière irréversible et que chacun est ainsi par principe accompli dans son quant-à-soi. Mais la certitude ici – comme souvent – recouvre une incertitude : nul n’est sûr d’être « soi » ni que la « nature » soit aussi naturelle qu’on le voudrait. La haine est la fureur d’une identité que les autres offensent a priori car elle ne veut pas savoir combien elle se sait et se sent elle-même loin d’être assurée ; elle préfère bannir ce qui viendrait confirmer son doute. Cette identité y perd sa dignité en récusant celle des autres.

    Mais le sens de la dignité ou de l’absoluité de chacun – être personnel ou collectif – ne se donne ni comme une évidence spirituelle, ni comme une norme juridique. Il ne se laisse approcher qu’en acte – lui aussi – relevant à la fois de ce que Derrida nommait une « hospitalité sans conditions » et des conditions déterminées de chaque rencontre. Peut-être faut-il le penser comme un sens qui ne se laisse pas réduire en une signification, un sens qui relève autant de la sensibilité que de l’intelligence. La haine suppose des significations fermées. La haine est faite de sens coagulé.

     

     

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    JEAN-LUC NANCY

    août 2013

     

     

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    maria dolores Cano

    Oeuvre Maria Dolorès Cano

    http://lartelier.eklablog.com/


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  • 09/20/18--23:57: UNE VIE ORDINAIRE...Extrait
  • La mort des hommes que j’aimais

    me fit pleurer J’en connus peu

    et le regrette car pleurer

    n’est pas honteux, mâle ou femelle

    nous avons la larme facile

    pour si peu de chose qu’enfin

    y aller de sa goutte acide

    quand un ami s’en va nous laisse

    dans ce monde plutôt mauvais

    quoique pas souvent responsable

    du mal qu’il décrète (nous sommes

    tellement abandonnés vrai

    notre folie est naturelle

    comme tout ce qui vient de loin (…)

     

     

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    GEORGES PERROS

     

     

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    Rogier_van_der_-_Descent_from_the_Cross

    Oeuvre Rogier van der Weyden


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  • 09/21/18--02:50: VENTS...Extrait
  • « Ce serait un jour de grand vent. Oh ! de vent à trousser toutes les robes aux arbres de la terre. Et la mer serait folle à tordre ses vagues comme de la dentelle brassée par des mains de femme. Les graines des fruits cliquetteraient au fond de leurs gousses. Il y aurait des râles d'eau, des plaintes d'arbres, des roulements de pierres. Il y aurait des moiteurs dans l'air, des senteurs de vanille et de sel, du rose de luxure aux joues du ciel. Vous seriez là, assis au milieu de tout cela et vous entendriez tonner la voix du poète. »

     

     

     

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    SAINT JOHN PERSE

     

     

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    femme-robe-blanche-vent


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  • 09/21/18--04:58: RIVES EN CHAMADE...Extraits
  • Méditerranéenne je suis

    Par ma silhouette et ma peau mâtinée
    Kabyle par les épices de mon regard
    Corse par les sonorités de la langue

    Kabyle-corse par la cuisine rouge
    Unie par l'arba barona et le cumunu

    Française par Villon et Louise Michel

    Fardée par toutes les intempéries

    Je suis femme

     

     

    ...

     

    Piège du sirocco et di a tramuntana détournés

    Je m'engouffre dans les rêves qui incisent l'horizon
    Confins déplacés je scrute l'espoir qui m'espionne

    A califourchon entre Bavedda et le Djudjura
    Crainte blottie dans les grottes de mes deux montagnes
    Domicile élu contrée de la poésie
    Prière tressée de Si Mohand, Jacky Biancarelli et Daumal

    ...

     

    Dans l'attendrissement de la nuit
    La paume de ses mains
    Déchiffre le grain de sa peau
    L'inquiétude fuit

    Complices des amants
    Les pierres de Tipaza
    En escale à Mariana
    Effacent le Temps
    Douceur clandestine
    La saison d'un rêve
    Tendre étonnement
    Dans la courbe de la rencontre
    Lentement
    Tu fuis l'étreinte de mon espoir malmené

     

     

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    DANIEL MAOUDJ

     

     

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    TIPAZA4

     

    Tipaza


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  • 09/21/18--09:12: RIVES EN CHAMADE...Extrait
  • Après ton départ
    Je veux respirer l'ocre de ta naissance
    Des souvenirs tremblés font fuir la mémoire de ta voix
    Egarée dans l'absence de ton amour
    Je voyage à travers la richesse de ma lignée

    La patience du temps me conduit à la frontière de tes chants

    Dans cette nuit-là
    Des larmes muettes s'étalent au pied du tombeau
    Le sommeil affectionne les pentes lointaines de Noël

    Dans cette nuit-là
    Des larmes muettes fleurissent ta sépulture de granit
    Tu savoures l'étreinte éternelle de la femme aimée
    Celle qui a rétabli ton pays

    Trop faible encore pour entendre l'écho de tes rires
    Pétris dans le miroir de Kabylie

    Têtue au milieu des palmeraies
    Je frôle la plainte
    Le silence murmure un désir de grenades

    Je demeure dans le sable de lumière veillant l'aube à venir

     

     

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    DANIELE  MAOUDJ

     

     

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    palme


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  • 09/22/18--00:34: FICTION D'UN DEUIL
  • Hommage à mon père... pour ses marguerites et ses coquelicots, qu'on admirait sans jamais les cueillir

     

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    L’innocence, je l’ai toujours vue accrochée à ton regard comme un voile d’eau qui danse les lumières du monde, enveloppe et sublime chaque chose du monde 

    Les chevelures folles des enfants
    La nacre des coquillages aux teintes indécidables
    Sculptés
    Aux croisées des vents et des marées 
    Un chapelet de beignets enfilés dans une feuille de palmier
    Les marchands ambulants
    Les figues fraîches et le maïs grillé sur les bords des routes un matin de voyage
    Les forêts d’églantiers
    Un môme amoureux enfoui dans ton visage irradié d’une même innocente volupté
    L’air du soir
    Pétri
    De miel et de jasmin, de douces confidences
    Un refrain de Bécaud d’une rose qui danse
    Les champs de marguerites et
    Vois 
    Disais-tu en caressant tout bas les corolles des fleurs dont les filles égrenaient les pétales en secret pour quelque amour inventé 
    Dérisoire
    Vois
    La plus belle œuvre de Dieu 
    Et je riais
    Troublé
    De ton émerveillement
    Une corne de gazelle que je mangeais pour toi
    Un appel, au loin, comme un souffle divin déroulé
    Arabesque
    Sous tes doigts
    La prière du matin
    Une graine de sésame
    Une étoile accrochée à un croissant de lune
    Nass El Ghiwann
    Et cette chanson, rebelle, que je dansais pour toi
    Que je chante, encore, quand tes parfums me manquent
    Rage
    Echevelée
    Crevant de ses pieds nus le ventre gros des dunes
    Infidèles
    Offertes aux quatre vents
    Les pique-bœufs
    Les feux du crépuscule
    Un fruit de Barbarie
    Une fleur de crocus, de sable ou de henné
    Une épine, à mon doigt et tes doigts sur mes doigts qui palpent mes blessures
    Un scarabée
    Une hirondelle
    Les ruelles gorgées de menthe et de soleil
    Le pli
    D’un regard le soupir d’une femme
    Chaque chose du monde bruissait entre tes lèvres ineffable douceur 
    D’une parole
    Révélée 
    Ligne frêle d’un

    Sourire

    Ou larme rédemptrice et le monde 
    Acquitté 
    Se lavait de mes soupçons

    Un champ de coquelicots, un parfum de printemps sur une aile du vent, un long silence, et la voix d’ Oum Kalthoum embrasée dans les âmes ; me traverse, lancinant, le chant grave d’un oiseau de nostalgie. Une femme agite un voile blanc accrochéà son doigt. Il a épanché toutes les larmes du monde. Un soupir… qui vient de loin…

     

     

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    BOUTHAINA  AZAMI

     

     

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    flowers

     

     

     

     

     


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  • 09/22/18--02:49: LE SIGNE DE CAÏN
  • Le signe de Caïn nap­pa­raî­tra pas
    sur le sol­dat qui tire
    sur la tête d’un enfant
    depuis une col­line au des­sus de l’en­ceinte
    autour du camp de réfu­giés
    parce que sous le cas­que
    pour par­ler en ter­mes con­cep­tuels
    sa tête est en car­ton.
    Dau­tre part,
    l’of­fi­cier a lu "L’homme révolté" ,
    sa tête est illu­mi­née,
    à cause de cela il ne croit pas
    au signe de Caïn.
    Il a passé son temps dans les musées
    Et quand il pointe
    le fusil vers l’en­fant
    comme un ambas­sa­deur de Cul­ture,
    il ajourne et recy­cle
    les eaux-for­tes de Goya
    et Guer­nica

     

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    AARON SHABTAI

     

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    pal_3


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    La fermeture de la culture israélienne

     

    Trois facteurs ont radicalement transformé la culture israélienne.

     

    1° Comme l’a si bien perçu Hannah Arendt en 1961, la manipulation nationaliste de la Shoah (l’Holocauste), institutionnalisée en Israël aussi bien qu’en Europe et en Amérique, a eu pour résultat de profondes distorsions et une profonde démoralisation. Elle est devenue l’objet d’un étonnant culte d’état dans l’éducation, la culture et la propagande. Dans la culture israélienne, la Shoah n’appelle pas à la solidarité humaine. Elle sert (comme la Grande Guerre sous la République de Weimar) à mobiliser le peuple pour une revanche apocalyptique (comme l’a si bien démontré Zygmunt Bauman). C’est un outil idéologique pour justifier le militarisme de l’état et inspirer la nouvelle croisade anti-musulmane.

    Et c’est typique d’un Claude Lanzman, le réalisateur du film « Shoah », que d’avoir ensuite produit ( avec l’argent du régime) un film de propagande consacréà l’armée israélienne (Tsahal).

    2° Avec l’escalade de l’occupation, Israël a progressivement perdu son apparence d’Etat démocratique, comme il a perdu son système politique qui s'est vidé et corrompu, son système de Justice, et ses options politiques, comme un pays vivant normalement et respectant la loi. Israël est en réalité une sorte de colonie bizarre, dirigée par les généraux et les oligarques. Une colonie qui sert activement la guerre impériale de l’Amérique, et dans laquelle tout un peuple, près de 4 millions de gens, vit emprisonné. La société israélienne est aussi, en fait, en prison. Et le ciment qui maintient ensemble cette société socialement fragmentée, claustrophobe, le cerveau lavé, c’est le nationalisme extrémiste, l’avidité, la peur, la haine et le militarisme.

    3° Dans les sociétés contemporaines néolibérales, la culture perd son sens authentiquement politique et sa morale stimulante, pour servir d’instrument idéologique à la privatisation.
    Ce n’est plus une culture de la Politique (citoyens libres et actifs) mais une culture qui amène les individus à ne s’intéresser qu’à eux-mêmes, c’est-à-dire des « idiotai » (NdT : « idiotai » citoyens qui ne s’intéressent qu’à leurs intérêts personnels grec, par opposition aux « politai », citoyens qui participent à la vie de la cité).

    L’intérêt pour soi-même implique la psychologisation de la morale et du politique. Tous les problèmes politiques, comme la pauvreté croissante, les agressions et l’injustice, ne sont pas pris en compte, pensés, et résolus sur l’Agora public, mais transformés en traumatismes personnels d’un ego dilaté qui recherche la vérité dans la Thérapie. L’individu reçoit sa privatisation comme un cadeau – étant un patient, et en trouvant sa place dans la Grande Clinique.

    La psychologie se répand comme la culture d’un art thérapeutique. La culture comme thérapie et la Clinique ont un rôle quelque peu similaire comme celui de l’Eglise et des Jésuites dans la France de Stendhal.

     

    La culture d’Israël en temps d’Occupation

     

    1° Après les cohortes de réfugiés en souffrance de 1948, le pauvre peuple persécuté est arrivé dans ce pays. Maintenant, au bout de 60 ans, leurs petits-enfants sont devenus des persécuteurs surveillant le ghetto, commettant au quotidien des crimes de guerre, ou vivant, indifférents aux horreurs qui se commettent à 30 minutes de chez eux.

    Les soldats font quotidiennement leur sanglant boulot à Naplouse ou dans le secteur de Gaza assiégée et qui meurt de faim, et le soir, à Tel Aviv, ils remplissent les bars et consomment de la culture. Après leur service militaire, beaucoup complètent leur raffinement spirituel dans les habituels pèlerinages en Inde. Dans l’histoire juive, l’Occupation est une maladie morale, mentale et déshumanisante.

    2° Dans cette situation de barbarie institutionnalisée, les vrais monuments culturels sont le Mur, les barrages routiers, la prison de Gaza, les maisons bombardées, les vergers rasés, le jargon de l’Armée, etc.

    La culture est obligatoire, soit pour s’annuler elle-même, ou pour être absolument révolutionnaire et dissidente – en se tenant clairement du côté des persécutés.

    La culture libre en Israël n’est possible désormais qu’en tant qu’anti culture, anti poésie, anti art, anti psychologie. Complètement Anti. La culture doit devenir activement et explicitement politique. Ce sont les militants qui produisent de l’art et de la documentation anti-occupation, les jeunes Anarchistes qui filment les luttent à masha et à Bili’n, les cinéastes engagés comme Eyal Sivan et Avi Mugrabi, les photographes and correspondants qui passent les checkpoints pour rapporter des témoignages quotidiens.
    En litératture, il y a le trimestriel radical MIta’am, publié par Itshak Laor, qui écrit d’importants essais et poèmes politiques. Et nous plaçons notre espoir dans les jeunes, ceux qui, comme disaient Hannah Arendt "possèdent la capacité de faire table rase". Il y a ainsi le magazine Ma’ayan, publié par Roy Chicky Arad, qui regroupe les jeunes ressentant, un peu comme les Dadaistes, l’absurde du nationalisme et de la xénophobie israélienne. Ils créent une nouvelle anti culture de joie et de défiance, ancrée dans la rue, annulant les murs artificiels, les frontières et les lignes d’apartheid. Ils se sentent partie prenant de l’ensemble du Moyen-Orient et de ses peuples.

    3° Mais force est de constater que ces dizaines ou ces centaines d’Israéliens qui vont tous les vendredis manifester contre le Mur à Bil’in sont tirés comme des lapins et roués de coups par l’armée. Tandis que 39 éminents écrivains sont transportés à Paris, rencontrent Peres et Sarkozy, et représentent Israël en tant qu’invités d’honneur à la Foire du Livre tant à Paris qu’à Turin. Ce fait montre clairement la co-existence idéologique entre Culture et Occupation. La culture en Israël est florissante actuellement, comme en Allemagne après 1933. Ce qui montre combien confortablement la Culture et l’Occupation peuvent co-exister. C’est le signe du nihilisme, que de considérer la situation actuelle comme normale. Le rôle de la Culture est désormais de fabriquer un consensus "d’honnêtes libéraux", de « bien pensants », donnant une image équilibrée et édifiante, et contribuant à une normailsation de la situation.

     

    4° - La gauche molle

     

    Je ne discute pas ici des groupes nationalistes et fascistes déclarés, dans la culture ou les média. Ils soutiennent explicitement l’armée, et appellent à la guerre et au nettoyage ethnique. Je préfère m’en tenir au courant dominant qu’on dit libéral, et en particulier à la « gauche molle », ceux qui se considèrent eux-mêmes comme le « Mouvement de la Paix » (« Mahaneh Hashalom »), mais qui sont en même temps des patriotes et ont le souci de traiter l’occupation d’une manière prétendument plus équilibrée, plus complexe et plus sophistiquée.

    D’abord, au lieu de donner à la culture un sens politique actif, ils font le contraire : ils culturalisent la politique. Pour des écrivains comme Amos Oz et David Grossman, l’occupation est l’occasion de montrer les complexités de l’Humanisme Juif-Européen. 
    Le cas de grossman est exemplaire. Mon fils et le sien étaient en classe ensemble, étaient amis. Au début de la dernière guerre contre le Liban, Grossman a signé une lettre en soutien à cette "juste" guerre. Le même jour où je conseillais à mon fils de refuser de servir dans cette guerre, il envoyait le sien se battre. Son fils fut tué, et grossman a désormais acquis un staut de saint, symbolisant la "via dolorosa" du mouvement de la paix israélien.

    L’Occupation devient la scène d’un psychodrame, d’une psychomachie (NdT : conflit psychologique entre le mal et le bien) - et de la souffrance de la belle âme israélienne déchirée et tourmentée. En ce sens la culture sous l’Occupation crée les Héros israéliens de la Culture, crée une image libérale et lumineuse d’Israël, et sert à le légitimer.

    Et ainsi, l’Occupation, avec la Shoah, entrent dans le Panthéon Européen. Il y a les fleurs, la couronne de laurier de la culture israélienne, des invités bienvenus dans les musées, dans les assemblées d’intellectuels, dans l’art et les festivals de cinéma. L’enseignement de l’éthique en Israêl se repait d’Emmanuel Levinas.
    Et les généraux israéliens sont fiers d’utiliser dans les camps de Jénine et de Naplouse, une tactique et des expressions qu’ils ont apprises dans les écrits de Deleuze et de Guattari.

    L’Occupation fournit désormais du matériau pour l’industrie de la culture, pour les carrières universitaires, les films, les livres, les symposium. Cette culturisation est un phénomène de normalisation, et le recyclage du matériau ad nauseum sert un objectif idéologique. Il banalise les faits à force de répétition, et crée l’indifférence. Personne ne peut plus écrire et écrire encore sur les horreurs quotidienne. Cela devient démodé.

     

    5° Thérapie

     

    Le culte de la Shoah, les atrocités de l’Occupation, la mentalité militariste et raciste de la Colonie, et la misère due à l’économie néo libérale, ont créé en Israël une société particulière « d’idiotai » : une société du traumatisme. Les gens utilisent pour se désigner eux-mêmes « meurtris » (« srootim »). La culture comme activité thérapeutique est un moyen qui sert d’échappatoire, de sublimation, et de traitement des pensionnaires traumatisés de la Colonie.

    Il faudrait ajouter que les Psychothérapeutes sont intégrés à l’armée et sont actifs dans le maintien de l’occupation. Il est attesté que l’armée a utilisé d’éminents professeurs de Psychologie et d’Ethique comme experts, alors qu’elle préparait une violente répression dans les villes de Cisjordanie et les camps de réfugiés (Opération Bouclier Défensif, en 2002). Ils ont prodigué leurs conseils pour que les soldats puissent garder le moral. Aucune organisation ni groupe de thérapeutes ne s’est montré inquiet ni pour la population civile palestinienne ni pour les jeunes soldats qu’on envoie tuer et terroriser – et n’a pris d’initiative pour protester contre l’occupation.

    Je me servirai d’un seul exemple pour éclairer la manière étrange dont la thérapie agit idéologiquement, comme un déni et un déplacement. L’un des promoteurs des manifestations pro Tibet et anti Chine est un thérapeute très respectable, Nachi Allon. Il est l’ami du Dalaï Lama. On vient de découvrir (par quelqu’un qui a été sous ses ordres) que cet homme, officier en 1967 à Gaza, avait donné l’ordre de tuer de sang froid deux civils palestiniens et de molester cruellement un garçon, fils de l’un d’entre eux, qui accompagnait son père. Le fait n’a pas été démenti par Allon.

    Je vis en Israël, à Tel aviv, et je dirais qu’à observer cette mascarade je me sens horrifié. A mes yeux la Culture en Israël, c’est la banalité de l’esprit au service de la banalité du mal."

     

     

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    AARON SHABTAI

    Tel Aviv 25 avril 2008

    Traduction Carole Sandrell

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    imperialisme et dictature


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