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18 DE JULIO DE 1936, 18 DE JULIO DE 1938

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Es sangre, no granizo,
lo que azota mis sienes.
Son dos años de sangre :
son dos inundaciones.
Sangre de acción solar,
devoradora vienes,
hasta dejar sin nadie
y ahogados los balcones.

Sangre que es el mejor
de los mejores bienes.
Sangre que atesoraba
para el amor sus dones.
Vedla enturbiando mares,
sobrecogiendo trenes,
desalentando toros
donde alentó leones.

El tiempo es sangre. El tiempo
circula por mis venas.
Y ante el reloj y el alba
me siento más que herido,
y oigo un chocar de sangres
de todos los tamaños.

Sangre donde se puede
bañar la muerte apenas :
fulgor emocionante
que no ha palidecido,
porque lo recogieron
mis ojos de mil años.

 

.

 

MIGUEL HERNANDEZ

 

.

 

 

ahmed ben dhiab

Oeuvre Ahmed Ben Dhiab

 

 

 

18 JUILLET 1936, 18 JUILLET 1938

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C’est du sang, pas de la grêle,
ce qui fouette mes tempes.
Ce sont deux années de sang :
ce sont deux inondations.
Sang d’acte solaire,
tu viens dévorante,
jusqu’à laisser déserts
et étranglés les balcons

Sang, qui est le plus précieux
de tous les biens précieux.
Sang, qui thésaurisait
pour l’amour ses dons.
Regardez-le troubler les mers,
faire sauter les trains
décourageant les taureaux
là où il encouragea les lions.

Le temps est sang. Le temps
circule dans mes veines.
Et face à l’horloge et au temps
je me sens plus que blessé,
et j’entends une collision de sangs
de toutes les dimensions.

Sang dans lequel la mort
peut à peine se baigner :
éclat émouvant
qui n’a point pâli,
parce que l’ont recueilli
mes yeux millénaires.

 

.

 

MIGUEL HERNANDEZ

Traduction Jean-Marc Undriener

http://www.fibrillations.net/Miguel-Hernandez-Quelques-poemes

 

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Jamil Naqsh7

Oeuvre Jamil Naqsh

 

MICHEL DELPECH

RAINER MARIA RILKE

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Et ta chevelure qui d'un coup s'est défaite,
à ce vent inconnu reprends-la, -
attache-nous à ce bouleau tout proche
avec ce lien le temps d'un baiser.

Et puis : aucune volonté propre
ne viendra mouvoir nos membres.
Cela qui fait bouger les branches,
à quoi pensent les forêts,
nous fera ondoyer au gré du vent.

Être sans dessein autant qu'il est possible,
telle est notre aspiration d'humains ;
Apprenons toi et moi la leçon de la rose :
ce que tu es et ce que je suis.

.

 

RAINER MARIA RILKE

Berlin, février 1898

 

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john_william_waterhouse

Oeuvre John William Waterhouse

UNE LIBATION...Extrait

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Elle m'apparaît dans le midi arborescent,
ta maison qui se lamente
à l'ombre des jardins.
Dès le seuil, vient
à ma rencontre ton absence.
Le silence et la fièvre m'entraînent.
Une fenêtre ouverte sur les plantes
en boit le vert, une lueur d'abîme
végétal illumine la chambre.
Un muet délire grandit, agile et lisse
un chat plaisante avec les fleurs.

.

 

MARIO LUZI

 

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Mark briscoe2

Oeuvre Mark Briscoe




DANS L'ODEUR DU FIGUIER...Extrait

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Assise sur le pas de la porte
Tu te retrouves chez toi dans l'odeur du figuier
.
L'enfance avec ses grillons
Le temps sa démesure
.
Au fil des jours tu as suivi un raccourci
Dont le muret borde des gouffres
.
Aujourd'hui ici même l'ombre
Garde toute sa légèreté
.
.
.
MIREILLE FARGIER-CARUSO
.
.
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P

Oeuvre P. Javy

OÏKOUMENE...Extrait

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Prenez la terre et ce qu’il y a dessus
et laissez-nous le nuage…
prenez les cieux et ce qu’il y a dessous
et laissez-nous le babil de l’oiseau
prenez le fruit et la branche
et la rumeur verte dans la feuille de la vie
et laissez-nous l’ombre de l’arbre
prenez la maison le jardin la clôture
les chandeliers de l’autel et le licol de l’âne
le rire du ruisseau et la chambre à coucher de la chèvre
prenez toutes choses et toutes choses
et laissez-nous la porte de l’étable
afin que nous y collions l’acte de décès de nos morts

 

.

 

NAZIH ABOU AFACH

 

. .

NAZIH ABOU AFACH2

BENIS SOIENT LES MORTS

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(…)
Amer sous notre langue le goût de la parole
de l’appel et du baiser de la femme
Nos cœurs se rétractent
comme une poignée d’air dans la main
Jusqu’à quand :
Rouillés, mornes, broyés par les questions ?
Anges ?
- Nous ne sommes pas des anges
Nous n’avons pas d’ailes
et le bleu n’est pas notre couleur
(…)
Renards ?
- Où est le champ libre
la volupté de la traque
et l’assurance du retour à la grotte de la nuit ?
Tyrans ?
- Nous n’avons tué que nous-mêmes
nos jours
et l’âme décrépite de nos enfants en proie au désespoir
Humains ?
- Mais nous ne ressemblons pas à nous-mêmes
Tortues ?
- Où sont nos carapaces, nos cous
et nos griffes qui écorchent l’air renversé de la catastrophe ?
Diables ?
- Que Dieu dise que nous l’avons abusé
et avons dressé contre lui les anges rebelles
Nous-mêmes ?
- Nous ne le sommes pas non plus
Nos douleurs ne sont pas en nous
et nos cœurs nous sont étrangers
Dans chacune de nos parties
un cadavre sommeille
un corbeau croasse
et se dresse un échafaud
Satisfaits de peu
dociles
chiots dans les rues, colosses dans les rêves
(…)
 Ô grand dieu de la terre
(…)
 Ô vieille chose
chose périssable
qui ne ressemble à rien
(…)
Rends-nous possibles
justes
compréhensibles
(…)
Donne-nous un mur
un toit
un bleu qui nous confirme la réalité du ciel insurgé
Provoque quelque chose
dévastation
folie
géhenne
séisme dans le lit
miracle dans le cercueil de l’enfant
(…)
 Une chose, pas n’importe laquelle
un matelas moelleux par exemple
un moment de quiétude par exemple
(…)
Une chose simple, simple
(comme de se sentir vivants à ce moment du poème).

 

.

 

NAZIH ABOU AFACH

Traduit de l’arabe par Abdellatif Laâbi

.

 

F L O R I A N A • B A R B UPhotographie Floriana Barbu

 

MER ACCUEILLANTE

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Tu n’es pas la frontière entre la vie
Et la mort, ô mer, tu es la mort
et la vie, tout ensemble.
Tu n’es pas l’eau seulement,
Et le sel, et les herbes sous-marines,
et le noyé qui flotte
sur les ailes de ses poumons,
message échoué sur le rivage.



En émergeant de ton eau féconde,
nous croyons tous – retrouver la paix
dans l’eau natale, à notre dernière heure.
Ce sable que tu donnes et reprends,
sera à jamais ton nom,
pas un seul grain, sans l’aide de ta main –
ne pourra être séparé de la multitude.

 

.

 

DARA SEKULIC
(trad. Mirjana Cerovic-Robin)

 

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EMMILA,

CLAUDIO ARRAU

FES

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Fès colline vibrante
déviant
horizon de fête
blanc torride
hors mémoire
de celui qui est mort
et celui qui mourra

 Fès vergers de l’âme
païenne
grenadiers
pampres
bigaradiers
fleurs de Ghombaz

 Fès un fou en quête de sa folle
chancelant entre les trémolos ultimes
d’un rebec andalou
et de fêtes sans rêve
de la genèse d’un soir instable
de caprices exilés
d’eau anonyme

 Fès de briques entrelacées
poncées
satinées
par vents lointains
Sang
s’amenuisant en moment furtif
par quatrains
et pâleurs matinales

 

Des murailles se tordant au creux de leur légende m'ont précédé au labyrinthe d’en bas. Celui qui vise à en détruire les grâces peut conquérir la genèse du tourbillon avec sa plus haute faculté, mettre le feu de la glaise à portée de mon délire, j’ai préparé la prestance de l’intérieur aux idées folles des ténèbres.
Vasques
bigarades
 feuilles solaires
se répondent dans le feu du doute, traversée pour la vision intenable, les pierres savent comment se rendre amies, ouvrant une porte sur l’univers qui se dérobe de derrière les plafonds bas pour surprendre les murs aux confins de la lumière. Ici les anciens composaient des panégyriques couvrant le monde, protégeaient leurs habitations avec la pureté de la misériorde, la sentence de l’éclair créait un jour propice aux champs de la poésie, aux platane surgissant du nombril du souk du henné, j’ai tracé des sillons que le fou laboure dans les vergers de la passion, tumulte de gémissements dans les passerelles de qui peut déterminer quelles pulsations ont couru dans la violence de son amitié .
Qui entend Fès célébrer Ibn Sulaymane
 ce jeune homme émerveillé
 par le pli de son turban
par un duvet
riant au-dessus des tempes
 un duvet rendant vigueur
à ce qui se love
entre les cuisses
Il referme le vestibule de son rêve
 et s’en remet à la mélodie de deux yeux gris
Il voit
les franges d’un nuage affairé
sur le mur de la maison
 il voit
un soleil qui cascade
sur les auges des norias
 et les domaines du chèvrefeuille
les colonnes rehaussant les mosaïques
 jusqu'aux mosaïques
jusqu’à la voûte des étoiles
Il voit
un grain de beauté le suivre
à travers les trous du voile
prenant plaisir à déchirer ses mains
Il voit
son sang
en rigoles de vent
Son sang,
 feu embrasant les vergers de ses paroles
Il sera le jeune homme amoureux des pierres
 pondéré
créant l’eau de son audace


...


Fès, de Fès s’est éloignée
Voilà que tu couvres le cercueil de pierre
de calligraphies coufiques
d’éclats de mosaïques
de complaintes andalouses
Te voilà devant moi
plus claire que la danse de la mer sur mon corps
tu traverses la clarté lunaire jusqu’au boutdes mots
tu es à l’étroit dans le soleil
comme je suis à l’étroit dans les ténèbres
Te voilà voyageant sur les planches de la splendeur
d’une éphémère
à la solennité d’une autre éphémère
outrepassant le mur de la lumière
sans en être éblouie
Te voilà puretééteinte dans les carillons du rêve
espace écorché, orphelin
roulant dans le labyrinthe
Rire, pour les balançoires des martyrs
Rire, pour le marbre qui s’étire
jusqu’à un pseudo-ciel
qui rêve
Non

Ô feu qui désaltère le torrent des désirs
rejoins tes lits
déverse-toi
dans l’abreuvoir de mes langues

.

 

MOHAMMED BENNIS

Traduction Abdellatif Laâbi

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fes

FLORILEGES

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Je n’étais qu’interrogation dans le vent
Et me suis fait mirage sans écho
Je suis vague et langage.

Un jour je me fondrai dans l’apocalypse et le brouillard
Laissant closes toutes les portes de l’infini en attente du diable.

Le fleuve des instants s’accroupit dans le jardin des fleurs.
Les bouches sont figées.
Elles n’expriment qu’une litanie
De tourment et de désespérance
Et l’immensité du passé nous lie au zéphyr et au zéro.
Rire encore et toujours
Provoquer les gouvernants
Refuser
Sentir la honte
Regretter ses fautes
Se réjouir
Vanter ses œuvres
Mourir
Se révolter
Dire « non » au pouvoir
Dire « oui »à la révolte,
La liste est longue. Elle est vivace et froide.
Ici, ni mort, ni écho. Chacun est artisan de sa liberté.
En deçà le futur s’oxyde.

Même si tu médites longuement
Tu ne fais face qu’au vide.
Il n’est ni beau ni effrayant
Il est le chaos à l’origine de l’univers.
Il peut t’entraîner, sans que tu le saches,
Dans des paradis et des enfers que jamais tu n’as imaginés.
Le mieux est de nous résigner
Pour ne pas être victimes de ces dinosaures
Qui  nous entourent nuit et jour
Ou de ceux qui nous font sursauter le matin
Lorsque nous prenons notre café
Et jetons devant nous les clés rouillées du monde.

.

 

JEAN DAMMOU

 

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tham,

Photographie Thami Benkirane

http://benkiranet.aminus3.com/

 

 

NICOLAS FOUGEROUSSE

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"Au cœur de notre vie, au cœur des êtres qui nous entourent, la rumeur du monde avance.
Il ne s’agit pas tant de se marginaliser ni même de décrier cette rumeur mais plus d’accepter et de laisser entrer ce de quoi nous sommes faits : d’ombre et de lumière.
La rumeur veut du beau et du fort. Notre solitude accueille le doute et la fragilité. Il s’agit donc de compromis et d’équilibre, comme toujours.
Vivre en poésie, c’est marcher sur le fil imaginaire de la joie, du simple, du lent, du sensuel mais aussi sur celui de la jubilation, de la révolution éternelle, de la fulgurance d’amour.
C’est ce qui donne de l’extrême au quotidien et de la lenteur à l’instant.
Vivre en poésie est inutile, tout comme aller en montagne, car il est inutile de voir les choses différemment.
Inutile mais nécessaire. "

 

.

 

NICOLAS FOUGEROUSSE

 

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Pauline H

Photographie Pauline H. Photographie

 

 

CHANT POUR LE JARDIN DE L'EAU

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L'eau inaugure le lieu

L'eau, âme libre venant à toi

du moindre obscur

Écoute l'eau

toi

qui passes cette porte

Premier pas

est l'amour

Tous les suivants

gravissent la mémoire

pour saluer les passants

Ici, nul étranger

Tous frères nous sommes

venus glorifier la pureté de l'eau

Ô souveraine

qui veilles à la pureté

n'oublie pas qu'entre tes mains

l'eau fait fleurir l'âme et coule jusqu'à l'infini

Rien ne te sépare de cet air

rien de ce silence

Que je touche une pousse

revient pour moi

à toucher l'étoile

Notre nature est la même

Ici. j'écoute les entrailles qui scandent

Écris le salut

écris l'absence

Si j'étais ici une fois

je serais toujours ici

Les plafonds ne sont pas moins hauts que le ciel

les branches pas plus lentes que l'aile d'une tourterelle

L'escalier qui conduit à ma chambre

mène aussi au théâtre des mots

Scrute cette lumière jaillissant de la pierre

Les coins écartés du jardin se rapprochent les uns des autres

Le courant d'eau les pousse dans la paix de la vasque solitaire

Lente, l'ombre avance

portant nos pas

vers ce que nous ne connaissons pas

Libère-toi de l'allégresse de la fin

Tu es vouéà cette marche

d'une âme l'autre

et les revenants ne se rappellent plus qui tu es

Habite la chambre du silence

Comme un sourire retenu

les miroitements reproduisent

des fleurs jamais semblables

Le jardin accueille chaque fois les premiers souffles

A chaque pas

commence

la danse

L'Andalousie n'est pas un vocable

Regarde

ces couleurs de musique

ces traces

d'amants

Ne cherche pas d'autre lieu


Ici

est l'Andalousie de l'eau ton

Andalousie

Le jardin des déserts

recueille

mes amis errants

l'un

après l'autre

Ils sont ici

échangeant des coupes de vin

sans relâche

Les nuits se déversent

sur des pentes descendant

vers les vallées du silence

Mais les amis se réunissent ici

nuit

après nuit

jardin

désert

 

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MOHAMMED BENNIS

 

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MARION DELHORBE2

Oeuvre Marion Delhorbe

http://www.marion-delhorbe.com/50/andalousie/

 

 

PREMIERE NEIGE

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A Marie-Paule

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S'il est miracle ce fut bien
de ces pétales de silence
dans un lointain matin de France
dont tu traduisais en mésange
-ou dans un de tes idiolectes-
le givre qui s’était figé,
avec les larmes de l’hiver,
en bleues dentelles de cristal
d'étranges oliviers du Nord.

Oui, ce fut bien
de cette joie vivant en moi
longtemps après ta joie d'alors
devant le choix soudain de l'Ange :

cette neige, pour toi première,
dont s'effaça de tout la forme
qui de tout absorba la voix,

cette neige qui me fait dire
que jamais ne tombe la neige,
que le monde en elle s'élève
et qu'elle nous enlève au monde."

 

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RAYMOND FARINA

 

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josette marell2

Oeuvre Josette Marell

http://www.josette-marrel-aquarelle.fr/

EDMOND JABES...Extrait

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« L’impensé est quotidiennement dépassé ;

ce qui renforce, s’il se peut, ma conviction qu’il n’y a pas de pause pour la pensée.

« Pareil à la mort qui est avant et après la vie,

l’impensé ne serait, ainsi, que la mesure invérifiable d’une pensée

constamment mise à l’épreuve par son insuccès,

...

 A qui prétendrait que l’on ne saurait dépasser l’impensable,

précisément parce qu’il nous prive de toute pensée,

je répondrais que, pour le penseur grisé de dépassement,

l’impensé réside dans cette image effilochée du vide,

révélée par le nœud tranché d’une corde qu’un nœud nouveau est sur le point de remplacer.

...

  La vie de la pensée est une suite de misérables nœuds sacrifiés à sa pérennité.

...

   Ce qui est pensé et ce qui est à penser ne sont

que le même fil dont l’impensé a réuni les brins.

Nous serrons nos nœuds autour d’une absence de pensée

qui enregistre leur degré de résistance » ?

.

 

EDMOND JABES

 

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Justyna Magdalena Mlynarska

 

POEME ANCIEN, ANTHOLOGIE DE LA POESIE CHINOISE III ème - XI ème SIECLE

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La mer Pourpre au matin m’enivre ;

Je porte le soir un manteau de brumes rouges.

De l’arbre à soleils je brise une branche

Pour balayer les rayons du couchant !

 

Porté par un nuage, je voyage aux Huit Pôles :

Mille givres de jade gèlent mon visage !

Je pénètre l’infini tournoyant

Et me prosterne devant le Maître des hauteurs.

 

Il m’invite à traverser l’Ultime Blancheur,

Me verse le Nectar dans une coupe de jade.

D’une goutte surgissent dix mille ans !

Pourquoi retourner au pays ?

 

Au souffle du bon vent, sans fin je m’abandonne,

Libre tourbillon par-delà le ciel.

 

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LI PO

 

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li

Oeuvre ?

 

NOUS NE SOMMES PAS DES ANGES...COMME VOUS

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Chez nous pas de prison. Nous avons, comme vous, nos assassins. Ils ne sont pas très nombreux, mais quand même, ils sont là. Mais de prison, aucune.

Les pierres qui recouvrent nos chemins sont tranquilles. Elles savent que jamais nous ne leur ferons l’injure de les serrer l’une contre l’autre dans des hauts murs, pour séparer le jour de la nuit, l’homme de son frère.

Je vous vois sourire. C’est le sourire de qui croit bien entendre et n’entend rien. Vous vous demandez ce que nous faisons de nos assassins, puisque nous ne les enfermons pas.

Nous ne sommes pas des insensés. Nous savons que le tigre et l’agneau ne peuvent dormir dans le même pré. Là n’est pas la question. Il est dans la nature du tigre d’être tigre. Il est dans la nature de l’agneau d’être agneau. Mais il n’est pas dans la nature de l’assassin d’être assassin.

Celui qui donne la mort, c’est qu’il est déjà mort. Celui qui tue, c ‘est par manque d’air.

Ceux qui font le mal, nous les appelons des « mal-respirants ».

Car chez nous tout est respiration, allée et venue de l’air dans la gorge, de Dieu dans l’air, du monde dans Dieu, échanges incessants, ondes continuelles, flux et reflux.

Nous ne punissons pas le criminel, nous l’aidons à rétablir en lui sa respiration naturelle.

Nous emmenons nos assassins dans la forêt. Nous leur demandons de prêter attention au bavardage des feuilles, à la récitation des sources et aux sentences du vent. Nous leur demandons de prendre leur temps, de ne rien oublier et de nous retrouver ensuite dans la clairière, pour tout nous raconter.

À leur retour, nous leur disons ceci : enfoncez-vous plus loin dans la forêt, là où le vert devient noir. Fermez les yeux. Écoutez ce qui, en vous, est comme la feuille, comme la source, comme le vent.

Cette période-là est la plus longue.

Au bout de quelques mois le premier revient et se met à chanter, dans le milieu de la clairière.

Car chez nous le chant est remède, le chant est lumière, le chant est vérité, pure respiration du vrai dans le vrai, de l’esprit dans l’esprit, du cœur dans le cœur.

Quand la voix de celui-là s’envole jusqu’au ciel, imposant le silence aux oiseaux alentour, alors nous savons qu’il est guéri, et bien guéri : plus de pierre sur le souffle, plus de cendre sur l’âme.

Bien sûr il y a des échecs. Certains s’égarent dans la forêt, ou en reviennent avec une voix de fauve.

Cela nous l’acceptons. Nous ne cherchons pas, comme vous, à séparer le pur et l’impur. Nous savons qu’ils seront toujours un peu mélangés.

Nous ne sommes pas des anges — comme vous.

 

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CHRISTIAN BOBIN

 

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K A S I A • D E R W I N S K A

Photographie Kasia Derwinska

 

 

MAINS

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Quel contact étonnant, vieil homme, établissent tes mains avec les nôtres !
Que les siècles de mort sont vains devant tes mains...
L’artiste sans nom comme toi les a surprises dans un mouvement de prise
dont on ne sait s’il vibre encore ou s’il vient de s’éteindre,
Les veines battent, ce sont des vieilles veines durcies par le chant du sang,
ah, que prennent-elles, tes mains de vigueur finissante,
s’agrippent-elles à la terre, s’agrippent-elles à la chair,
la dernière ou l’avant-dernière fois,
ramassent-elles le cristal qui contient la pureté,
caressent-elles l’ombre vivante qui contient la fécondité,
sont-elles de patience,
sont-elles d’acharnement, d’ardeur, de résistance,
sont-elles secrètement de défaillance ?
Le certain c’est leur fierté.
Les veines de tes mains, vieil homme, expriment la prière,
la prière de ton sang, vieil homme, l’avant-dernière prière,
non la prière verbale, non la prière cléricale,
mais celle de l’ardeur pensante,
puissante - impuissante.
Leur présence confronte le monde avec lui-même,
elle l’interroge comme on interroge ce qu’on aime définitivement
sans que la réponse soit possible.
Suis-je seul, moi sourd, moi tellement séparé de toi,
moi tellement détaché de moi,
suis-je seul à savoir comme tu es seul,
moi seul à cet instant et si tendu vers toi dans le temps ?
Ou sommes-nous seuls ensemble
parmi tous ceux dans la durée qui sont seuls avec nous,
formant le chœur unique qui murmure dans nos veines communes nos veines chantantes ?
J’ai penséà te dire, vieil homme, une chose émouvante,
émue,
fraternelle,
à trouver pour toi, au nom de tous les autres, une parole nue
d’aurore boréale
de lueur sur les glaciers,
une parole simple, intime et loyale.
Toi, tu ne savais pas
que les veines des tempes des électrocutés
bouillonnent comme des nœuds de sang révolté
sous la peau ruisselante d’une sueur plus atroce que la sueur du Christ sur la croix.
Quelqu’un m’a dit qu’il pensa en voyant ça
à une mouche proie d’une étrange araignée
et la mouche était une âme pardonnée.
Ah, que pourrais-je, ah que pourrais-je pour soulager tes veines,
moi qui sais les supplices, toi qui sais les supplices,
il faut pourtant que nous puissions l’un pour l’autre,
d’un bout du temps à l’autre,
jeter dans les balances inexorables de l’univers
au moins la fragilité d’une pensée, d’un signe, d’un vers
qui n’a peut-être ni substance ni radiance mais qui est,
aussi réel que les veines implorantes de ta main,
que les veines des miennes si peu différentes...
Que la dernière lueur de la dernière aurore,
que la dernière étoile intermittente,
que la dernière détresse de la dernière attente,
que le dernier sourire du masque rasséréné,
soient sur les veines de ta main, vieil homme rencontré.
Une goutte de sang tombe d’un ciel à l’autre,
éblouissante.
Nos mains sont d’inconscience, de dureté, d’ascension, de conscience, de plain-chant, de souffrance ravie,
clouées aux arcs-en-ciel.
Ensemble, ensemble, unies,
voici qu’elles ont saisi
l’inespéré.
Et nous ne savions pas
que nous tenions ensemble
cet éblouissement.
Une goutte de sang -
un seul trait de lumière tombe d’une main à l’autre,
éblouissant.

 

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   VICTOR SERGE

Mexico, novembre 1947

.

 

Le-vieil-homme-et-l-enfant

Michel Simon et Alain Cohen
" Le vieil homme et l'enfant "

 

 

VERT PARADIS...Extrait

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Sauvaire, que mon grand-père connut, avait mis son peu d’argent dans ce petit carré de terre rouge ; il l’avait enfermé de murettes faites avec les pierres tirées de son champ. Il y avait planté des oliviers, des vignes, des amandiers. Il avait suivi jour après jour, heure par heure, la croissance de ses plantations. Pour la pause de midi, il avait creusé dans l’épaisseur de la muraille, un abri où il se mettait quand il pleuvait. Dedans, il s’était fait un siège avec une pierre plate, et un autre dehors bien ensoleillé, abrité du vent du Nord. Et pour la sieste, l’été, la terre était assez douce pour son corps, la terre où il avait mis tant d’amour.

De son champ il vit pousser la vigne et les arbres, il recueillit dans le creux de ses mains les premières amandes, celles qui sont comme du lait, et qu’on peut, sur un morceau de pain frais, offrir à un roi s’il passe sur le chemin.

Ô joie, simple orgueil : son champ le nourrissait ;

Ce champ fut  toute la vie de Sauvaire. Tant qu’il eut la force de travailler, il s’y tint du lundi au samedi. Et le dimanche il restait au village. Il s’asseyait sur une chaise au bord du chemin et tirait longuement sur sa pipe en caressant des yeux, loin, bien loin, le velours profond des montagnes qui barrait la vue au ras du ciel.

Mais vint le temps où l’outil se fit plus lourd dans sa main. Pas d’enfant, pas de neveu, pour se charger de ce pauvre coin de terre.

Sans rien dire, le vieil homme y allait chaque jour, et par-ci, par-là, arrachait les herbes, piochait la longueur de trois pas, taillait une douzaine de souches, entretenait ce qui était toute sa vie. Mais l’herbe revenait toujours vivace, l’ivraie, fraîche de toute la rosée de la nuit, s’étendait, et les angles de terrain de plus en plus oubliés s’approchaient chaque mois du centre.

A grands pas, la vie sauvage reprenait la terre. Sauvaire se battit longtemps. Il avait trouvé l’énergie de venir même le dimanche, quand toutes les terres sont vides d’hommes, quand de trois lieues on peut entendre le chant du coucou dans un arbre et que l’heure méridienne sonne seule dans l’air chaud.

Il s’asseyait sur la banquette de pierre, le dos contre le mur, et ses yeux de ciel lavé regardaient sans fin le champ perdu. La paix de l’endroit était traversée par un papillon qui voltigeait, tout blanc au feu de l’air, et qui, enfin, allait se poser plus loin derrière une touffe de l’herbe. Il n’y avait dans l’air que le parfum du thym et des romarins.

Le temps s’en allait doucement, comme la chaleur dans ses veines. Dans la paix de l’après-midi, le sang battait à ses oreilles. Parfois, sans bruit, un perdreau apparaissait sur les pierres. Sauvaire restait silencieux, ne bougeait pas – ils étaient tous les deux à s’observer, retenant leur souffle, comme deux pierres au soleil. Puis l’autre s’envolait, laissant là, dans le silence de la lumière, Sauvaire abandonné du monde.

 

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MAX ROUQUETTE

 

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Oeuvre Serge Fiorio

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